Addictions : une préoccupation croissante des entreprises

Les entreprises s’approprient peu à peu la question de la consommation d’alcool ou de psychotropes, longtemps cantonnée à la sphère privée. Pour celles-ci, au-delà de la sensibilisation au risque de la consommation, se pose la question de la prise en charge des personnes à risque : un sujet sensible et abordé différemment selon les employeurs.

- Magazine N°248
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Addictions au volant
© De Marsan

La statistique est connue : la consommation d’alcool est impliquée dans deux tiers des accidents de la route. Un facteur de risque qui devrait logiquement pousser les entreprises à en bannir la consommation par les salariés dans le cadre professionnel. Mais dans les entreprises où l’employeur doit prendre, selon le Code du travail, « les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs », l’alcool est admis… par le Code du travail. À l’occasion de repas, de pots, la consommation d’alcool est donc possible alors que bien souvent les salariés sont motorisés et doivent repartir avec leur véhicule personnel ou d’entreprise…

Et cette consommation dans un contexte professionnel peut avoir des conséquences tragiques qui engagent la responsabilité de l’entreprise. En 2007, les dirigeants mais aussi quelques-uns des salariés d’une entreprise de paysagisme ont été condamnés par la chambre criminelle de la cour de cassation après la mort d’un de leurs collègues, reparti en état d’ébriété au volant de son véhicule après un pot.

L’entreprise engage sa responsabilité

Non seulement les dirigeants avaient laissé consommer des alcools forts lors de ce pot – seuls le vin, la bière, le cidre et le poiré peuvent se consommer dans les entreprises –, mais certains salariés n’avaient pas empêché le conducteur, compte tenu de son état, de prendre son véhicule. Ces derniers sont aussi légalement dans l’obligation de veiller à la santé mais aussi à la sécurité de leurs collègues, toujours selon le Code du travail.

Si un tel cas reste heureusement extrêmement rare, il met en lumière la nécessaire prise en charge de la question de la consommation d’alcool chez les salariés et plus largement celle des consommations addictives dans l’entreprise, et pas seulement pour des occasions festives.

Preuve de la prise de conscience croissante des problèmes d’addictologie par les entreprises, le plan santé au travail 2016-2020 consacrait un chapitre entier à ce thème fin 2015 (voir l’encadré ci-dessous). Produit par le Conseil d’orientation des conditions de travail (COCT), ce plan est destiné à constituer la feuille de route du gouvernement pour la santé au travail. L’élaboration de ce texte coïncide avec une meilleure connaissance des pratiques de la population active en matière de consommation d’alcool et de psychotropes. L’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé, l’INPES, relevait ainsi en 2014 que 7,3 % de la population active consommaient de l’alcool dans une proportion « à risque », que 9 % consommaient du cannabis et 0,8 % de la cocaïne.

Une impulsion gouvernementale pour la sécurité

Dans le document « plan santé au travail » pour la période 2016-2020, présenté comme la feuille de route des actions du gouvernement dans le domaine de la santé au travail, plusieurs pistes ont été évoquées pour les pratiques addictives au sein de la population active. Tout d’abord, il convient d’améliorer la connaissance « qualitative et quantitative de ces pratiques » en s’appuyant notamment sur les services de santé au travail. Autre objectif : mieux former les personnels de santé au travail à l’identification des situations professionnelles susceptibles de favoriser les pratiques addictives, ainsi qu’au repérage et à la prévention des personnels concernés. Dernières mesures : agir en faveur de l’information sur les pratiques addictives pour engager le débat sur cette question entre les partenaires sociaux au cœur même des entreprises. À noter qu’une autre pratique addictive s’inscrit progressivement au nombre des comportements à risque identifiés par le gouvernement : l’usage de la téléphonie mobile dont on sait le caractère incontournable dans la vie professionnelle et les conséquences néfastes sur la sécurité routière.

Interdire complètement l’alcool

Pour prévenir les consommations à risque, les stratégies des entreprises sont multiples, avec quelques mesures simples. « 75 % des entreprises que nous avons visitées n’ont pas leur Document Unique à jour », fait remarquer Michel Duchêne, chargé de mission pour l’Association de sécurité en entreprise du Maine-et-Loire, l’ASRE 49. Un Document Unique qui répertorie les risques pour la santé des salariés mais surtout y associe des plans de prévention.

« Avant même de parler de prévention du risque routier, il est nécessaire de parler de la prévention du risque tout court dans l’entreprise, comme avec les consignes sur l’alcool », poursuit Michel Duchêne. Parmi les mesures simples : « Nous n’organisons plus de pots avec alcool dans nos locaux », illustre Bruno Tracou, responsable prévention sécurité à la rédaction du journal Ouest-France, et membre de l’ASRE 35. Le parc automobile d’Ouest France compte 510 véhicules.

Fort d’une flotte d’environ 2 000 véhicules, Safran ne procède pas différemment : « Toutes nos sociétés interdisent l’alcool sur leurs sites : aussi bien lors des événements festifs qu’au travers d’accords avec les gestionnaires des restaurants d’entreprise », rappelle Loïc Sahut, coordinateur référentiel et performance santé, sécurité, environnement de l’équipementier aéronautique.

Mieux informer les conducteurs

Mais la prévention des risques liés à la consommation d’alcool et de psychotropes passe aussi par une meilleure information. Safran mise ainsi sur sa charte de prévention du risque routier rédigée en 2015. Celle-ci indique les bonnes pratiques et les interdictions dont celles de conduire sous l’emprise d’alcool ou de stupéfiants. Il est également indiqué de ne conduire que si l’état de santé le permet.

« Au-delà de la question du risque routier, nous menons une politique de prévention de l’addictologie au niveau du groupe. L’addictologie fait l’objet d’un référentiel qui demande que chaque site du groupe diffuse une plaquette sur le thème de l’alcool, du tabac et de la drogue », reprend Loïc Sahut.

Enfin, des conférences sont organisées dans les sites de Safran. « Et la participation y est obligatoire. Ces conférences permettent de sensibiliser sur la façon de détecter les comportements à risque. Dans notre campus de formation Safran Université, de nombreuses formations sur ce thème sont proposées, entre autres sur les manières d’agir pour organiser la prise en charge de collègues. Celle-ci est facilitée dans nos sites sur les périmètres français et belge par la présence de médecins du travail », conclut Loïc Sahut (voir le témoignage).

Au sein des entreprises ou des collectivités, les journées de prévention organisées autour du risque routier se veulent un autre moyen de faire passer le message. Lors de ces événements, il est courant que les sapeurs-pompiers interviennent pour faire expérimenter aux salariés les lunettes simulatrices de la consommation d’alcool ou de drogue. Des instruments destinés à faire prendre conscience de la réduction du champ de vision ou des troubles de la perception liés à la consommation de ces produits.

© ZtockDes jours pour la prévention

Toujours dans le cadre de ces journées de prévention, au centre hospitalier Esquirol à Limoges, les ressources internes se mobilisent aussi pour diffuser des messages de prévention sur ces thèmes. « Lors de ces journées, des stands sont tenus par des collègues sur les questions des risques au volant liés à l’addictologie, explique Géraldine Barruche, ingénieur en charge du département qualité et gestion des risques de l’hôpital. Et du côté de nos ressources internes, nous avons aussi des pharmaciens qui viennent parler des médicaments et de la conduite. »

Signaler les personnes à risque

Reste que la prévention et l’information ne sont pas les seuls axes de travail. Car se pose aussi pour les entreprises la question de la prise en charge des personnes concernées. « Un sujet sensible », ajoute la responsable du centre hospitalier Esquirol, puisqu’il implique le signalement de la personne à la hiérarchie interne, avec toute la confidentialité nécessaire à la démarche (voir le témoignage). « Dès qu’il y a suspicion, le bon réflexe, c’est de se tourner vers la médecine du travail », confirme Christophe Gerum, responsable du département santé, sécurité et exploitation d’Axa en France. Pour mémoire, l’assureur est à la tête d’une flotte de 2 000 véhicules.

Mais ce réflexe n’est pas forcément automatique, notamment par manque d’information, aussi bien pour les salariés qui voudraient signaler un collègue que pour les responsables hiérarchiques. Des entreprises choisissent donc de construire des dispositifs ad hoc sur lesquels elles communiquent pour faciliter le signalement et la prise en charge des personnes à risque.

« Il y a cinq ans, nous avons lancé une démarche que nous appelons GRADM pour ‘‘gestion des risques alcool drogue médicament’’ avec un groupe pluridisciplinaire composé de cadres, de membres du CHSCT, du médecin du travail et des infirmières du service santé au travail interne à l’entreprise, du service qualité de vie au travail et du service social », relate Bruno Tracou pour Ouest-France.

Faire passer le message en interne

Les travaux de ce groupe ont débouché sur des envois fréquents de courriers : « Nous essayons de rédiger des lettres pour des envois deux à trois fois par an sur le thème de l’addictologie dans le milieu du travail, détaille Bruno Tracou. Ces courriers ont été l’occasion de faire des zooms sur l’alcool et la conduite. » Au-delà, ces travaux ont conduit à bâtir une communication sur la prise en charge des personnes à risque. « Dans ce groupe, nous avons créé une boîte e-mail spécifique pour signaler les personnes à risque. L’encadrement a désormais en main des supports et des outils pour passer l’information au service social ou au service médical », complète ce responsable.

Chez Axa, un dispositif similaire a été établi. Là aussi, il ne concerne pas directement la question du risque routier mais est bien sûr susceptible d’avoir des répercussions sur les comportements à risque sur la route. « Tous nos collaborateurs peuvent se tourner vers une cellule externe pour alerter sur des comportements à risque. C’est une cellule externalisée qui leur indique confidentiellement les attitudes à adopter vis-à-vis du salarié », avance Christophe Gerum.

Le Groupe Le Calvez compte 1 000 collaborateurs dont 730 conducteurs, pour une flotte de 580 véhicules. Chez ce transporteur, il n’existe pas de procédures formalisées pour la prise en charge des personnes qui présenteraient des signes d’addiction. Mais un processus s’est progressivement mis en place avec une remontée d’informations, entre autres via les formateurs transport qui sont salariés en interne. « Nous incitons les salariés à signaler les personnes à risque en responsabilisant les salariés, note Pascal Boulanger, le directeur hygiène sécurité environnement qualité. Entre autres en leur rappelant les conséquences dramatiques qui pourraient résulter du non-signalement des dérives d’un de leurs collègues. » Mieux vaut prévenir que guérir…