Carrossiers poids lourds : le monde du sur mesure

Si les constructeurs de poids lourds ne sont qu’une poignée, le monde des carrossiers se caractérise par sa diversité. Une diversité qui permet d’apporter des réponses sur mesure aux clients. Mais la situation n’est pas simple entre la pénurie de composants électroniques et la flambée des prix des matières premières.
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Lamberet, véhicule frigorifique
Lamberet, véhicule frigorifique

Début 2020, l’activité industrielle s’est arrêtée brutalement, avec une reprise vigoureuse au second semestre. Mais le télétravail a provoqué un boom sur le marché de l’informatique et de la téléphonie, avec une demande en composants électroniques très difficilement satisfaite. Et il suffit qu’un composant manque pour stopper la fabrication d’un véhicule. Les carrossiers industriels sont aussi consommateurs de produits sidérurgiques. Or, le secteur qui les produit s’est laissé dépasser par la soudaineté de la reprise et pensait l’accompagner en écoulant ses stocks. Résultat, le premier semestre 2021 a vu le prix de certains aciers multiplié par 2,5.

Ignorant cette réalité, les clients des carrossiers ne sont pas prêts à accepter une hausse importante des prix. Pour les carrossiers, la demande est donc au rendez-vous, mais il leur est parfois impossible de produire faute de matières premières ou en raison de retards dans la livraison des châssis.

Un marché en plusieurs lots

Comparé aux marchés des VP ou des VUL fourgons, celui des camions a la particularité d’être toujours en deux lots : pour un porteur, on achète d’une part le châssis et d’autre part la carrosserie. Idem pour les tracteurs dont la semi-remorque est acquise indépendamment. Pour les carrosseries et les semi-remorques, cela conduit à des cycles de vie différents de celui de la partie motrice. Il n’est pas exceptionnel qu’une caisse passe d’un porteur à un autre. Mais une semi-remorque peut rester quinze ans chez un transporteur qui renouvelle par ailleurs ses tracteurs tous les trois ou quatre ans.

Il est habituel de faire intervenir plusieurs carrossiers sur les carrosseries complexes : celui qui fabrique et installe le plateau n’est en général pas celui qui installe la grue auxiliaire d’un porteur équipé en plateau-grue. Chacun s’appuie sur ses compétences et laisse à ses confrères les interventions complémentaires à ses savoir-faire.

Alors que le marché du camion est animé en Europe par sept marques principales appartenant à cinq groupes, celui de la carrosserie industrielle est atomisé, avec plusieurs centaines de carrossiers constructeurs en France. Chaque marché a ses réglementations et préférences qui s’expriment parfois à l’échelle d’une région. En outre, les transporteurs apprécient de faire appel à un carrossier local qui, en plus de fabriquer la carrosserie, en assurera les éventuelles réparations. La proximité et la réalisation d’équipements adaptés tant aux habitudes qu’aux besoins du transporteur instaurent la fidélité de celui-ci vis-à-vis de son carrossier.

Un monde de TPE-PME

Nombreux, les carrossiers constructeurs sont pour la plupart des PME, voire des TPE. Face à une tendance à la concentration, de petits acteurs se maintiennent grâce à des réalisations très spécialisées sur lesquelles ne souhaitent pas s’attarder leurs confrères qui misent sur les grandes séries pour diminuer leurs coûts. La semi-remorque PLSC (paroi latérale souple coulissante) constitue une illustration de ces matériels largement standardisés en Europe, avec à la clé une guerre des prix. Comme toujours dans pareille situation, un petit prix peut être synonyme de contreparties sur la durabilité du matériel. Et les options, comme les bâches anti-lacération ou les hayons élévateurs rétractables dans le porte-à-faux, ont alors un effet très sensible sur la facture, mais aussi sur la valeur vénale du matériel à l’heure de sa revente en occasion.

Les constructeurs de châssis ont aussi parfois une offre « prête à partir » avec des véhicules carrossés en bout de chaîne. Celle-ci concerne des matériels correspondant au cœur de la demande. Dans l’usine angevine de Scania, son CAPS assure ainsi le montage de carrosseries, y compris des bras pour bennes déposables livrés par un carrossier partenaire. Mercedes commercialise pour sa part un Actros directement équipé pour le « swap », c’est-à-dire le transport des caisses déposables dont les expressistes ont généralisé l’usage.

Un travail d’étude

Plus généralement, la qualité d’une carrosserie dépend du soin accordé à l’étude et à l’assemblage, mais aussi de l’origine des éléments intégrés. Dans le domaine très concurrentiel du fourgon sec, il est courant que les carrossiers assemblent un kit fourni par un tiers. Mais avec les panneaux des fourgons frigorifiques, on compte sur les doigts d’une main les entreprises françaises en mesure de les produire.

De plus, alors qu’un tracteur est relativement facile à vendre, un porteur nécessite un important travail d’écoute et d’étude de la part du vendeur. Il lui faut construire l’offre la mieux adaptée au besoin, mais aussi configurer le véhicule précisément afin que le carrossier l’équipe sans difficulté. La répartition des masses entre les essieux, les prises de mouvement ou les déplacements d’organes (réservoirs, bouteilles, échappement, caisse à batteries, etc.) nécessitent une grande attention.

Si, avec un véhicule diesel, les vendeurs restent dans une relative zone de confort, les motorisations alternatives les obligent à tout reconsidérer. Mais peu à peu, les ténors du gaz Iveco et Scania ont appris à installer tout type de carrosserie sur leurs châssis gaz. Et aujourd’hui, les châssis électriques supposent aussi un apprentissage. Avec eux, les habituelles prises de mouvement placées sur les chaînes cinématiques sont remplacées par des moteurs électriques indépendants. Renault Trucks et Volvo Trucks en proposent.

Renault Trucks
Renault Trucks

Un marché régulier ou turbulent

La carrosserie industrielle est habituée à certaines régularités, mais aussi aux soubresauts. Grâce à ses financements publics, le marché des bennes à ordures ménagères (BOM) reste très régulier, avec 1 000 à 1 300 unités par an. Inversement, les ventes de carrosseries liées au béton dépendent étroitement du contexte économique, avec parfois de fortes baisses suivies de violents rattrapages. Enfin, des tendances restent peu prévisibles. C’est le cas de l’interprétation extensive de l’article R4323-63 du Code du travail. En interdisant le travail sur échelle à certaines conditions, il a fait flamber le marché des petites nacelles élévatrices, au profit des carrossiers de ce secteur.
Face à la nervosité du marché, les carrossiers industriels doivent s’adapter. Les TPE-PME, réputées agiles, sont toutefois démunies quand s’installent de longues périodes de vaches maigres. Elles deviennent alors des proies faciles pour les acteurs du marché qui souhaitent réaliser une opération de croissance externe, acquérir un savoir-faire ou prendre position sur un marché.

Accompagner les énergies alternatives

L’électrification de la traction interroge aussi la source d’énergie nécessaire aux caisses frigorifiques. Ponctionner de l’électricité sur les batteries de traction pour alimenter un groupe de réfrigération électrique pénalise l’autonomie du véhicule et donc ses possibilités d’exploitation. Pareillement, il serait incohérent d’équiper un véhicule électrique d’un groupe frigorifique carburant au gazole. Le carrossier Frappa a apporté une réponse en installant un groupe cryogénique (azote indirect) sur le MAN eTGM exploité par Perrenot pour Franprix en région parisienne.

Les motorisations gaz donnent aussi lieu à des équipements spécifiques. Les porteurs frigorifiques qui y ont recours gagnent à recevoir un groupe frigorifique fonctionnant également au gaz. Carrier Transicold complète ainsi son groupe Supra Gaz par une solution « piquage gaz » pour approvisionner depuis un même orifice les bouteilles de gaz destinées au moteur de traction et celles affectées au groupe. Ce dispositif existe pour les châssis Iveco et Renault Trucks.

La pression environnementale, très sensible sur la partie motrice du véhicule, se développe aussi pour sa carrosserie. Avec des contraintes qui couvrent à la fois les gaz à effet de serre (GES) et le bruit. L’approvisionnement nocturne des supérettes urbaines par des fourgons frigorifiques cumule par exemple la nécessaire conformité du véhicule à la réglementation locale (niveau requis pour la vignette Crit’Air) et l’indispensable réduction des nuisances sonores.

MAN France
MAN France

Moins d’émissions et de bruit

Délivrée en France par le Cemafroid, la certification Piek est reconnue dans le cadre d’une démarche Certibruit. Le label Piek assure qu’une carrosserie est conçue pour limiter les nuisances à 60 dB(A), seuil souhaitable pour les livraisons effectuées entre 23 h 00 et 7 h 00 du matin. Dans ce but, l’équipement comprend notamment des revêtements de plancher pour éviter les bruits de roulement lors des déplacements de rolls ou de transpalettes.

Les carrossiers se connectent

Pour les constructeurs de semi-remorques, l’achat à des tiers des essieux, des béquilles, des pivots d’attelage ou des freins reste la règle. Or, les essieux connectés ou le système de freinage électronique sont deux points de départ pour la « télématique remorque ». De même, avec la généralisation de l’électronique et du multiplexage, il ne suffit plus de livrer aux carrossiers deux longerons horizontaux d’où rien ne dépasse. Il faut aussi qu’ils puissent connecter facilement leurs équipements sans provoquer une incompatibilité avec le reste du circuit électrique. Les constructeurs de châssis prévoient donc un « bornier carrossier », mais aussi l’intégration des commandes de la carrosserie au tableau de bord. À certaines conditions, les informations de la carrosserie peuvent être affichées par les écrans montés d’origine dans le camion. Le multiplexage permet quant à lui l’intégration « sans couture » de boutons contrôlant la carrosserie. Ces solutions n’étant pas universelles, les carrossiers préfèrent le plus souvent greffer leurs propres boîtiers de commande dans la cabine, au détriment de l’esthétique et de l’intégration. En tant qu’intégrateurs de solutions tierces, les carrossiers doivent aussi se montrer très attentifs à leur maintenabilité.

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