André Broto : comment décarboner les déplacements quotidiens

Le colloque de la Fabrique de la cité du 11 mars 2022 avait pour thème « Comment décarboner les déplacements au quotidien ». André Broto, auteur de "Transports : les oubliés de la République", a expliqué comment réduire le bilan carbone des déplacements des salariés. Il préconise d’agir sur les salariés qui habitent à plus de 10 km de leur lieu de travail.
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Andre Broto
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Flottes automobiles – « André Broto, vous êtes ancien directeur de la stratégie et de la prospective de Vinci Autoroutes et membre de l’Association mondiale de la route. Vous venez de publier aux éditions Eyrolles l’ouvrage Transports, les oubliés de la République. Pourquoi un tel livre ?

André Broto – Mon ouvrage part du constat que fait le Haut Conseil pour le Climat : les transports constituent la première source d’émission de gaz à effet de serre en France. Ces émissions ont augmenté de 10 % entre 1990 et 2019 alors que les mêmes rejets ont, par exemple, diminué partout ailleurs et de 40 % pour ceux liés à l’industrie. Le report modal a donc été un échec. Les gaz à effet de serre du transport continuent à augmenter. Pire : personne ne voit comment les réduire. J’ai cherché alors des solutions. D’où mon ouvrage.

Que préconisez-vous ?

André Broto – Notre système de transport est binaire. Il traite deux types de besoins. Tout d’abord les déplacements du quotidien de quelques kilomètres, effectués à l’intérieur d’une commune ou d’une ville. Ces déplacements se réalisent avec le vélo, la marche à pied, le bus, le métro et la voiture. Les communes organisent ces services de transport. Ils correspondent aux besoins du quotidien. Ces déplacements représentent 15 % des kilomètres parcourus par les Français, tous modes de transport confondus.

Ensuite, les voyages occasionnels de plusieurs centaines de kilomètres. L’État s’occupe de ces transports via des infrastructures ferroviaires, routières et aéroportuaires. Cela représente 35 % des kilomètres parcourus par les Français. A côté de ces deux catégories traditionnelles de besoins, une catégorie intermédiaire a émergé à partir des années cinquante. Il s’agit des déplacements du quotidien longs, de 10 à 100 km entre communes différentes. Ils représentent aujourd’hui 50 % des kilomètres parcourus. Ils sont réalisés à 95 % en voiture et à hauteur de 5 % seulement en train. Cependant, ils engendrent 57 % des émissions de gaz à effet de serre. Ce sont les Français concernés par ces déplacements longs du quotidien que j’appelle les « oubliés de la République ».

Qui sont ces « oubliés de la République » ? 

André Broto – Ce sont notamment les Français habitant dans des zones rurales ou en périphérie des métropoles. Cette population est celle qui a augmenté le plus vite, attirée par les très grandes villes mais ne pouvant y habiter et ceux qui vivent en zone rurale. Cela représente 15 millions de salariés.

Comment proposer des déplacements moins carbonés à ces oubliés de la République ?

André Broto – Je préconise tout d’abord de développer, pour ces populations vivant à plus de 10 km de leur lieu de travail, un millier de vraies gares routières couplées à des parkings relais, et des lignes d’autocars express sur autoroutes. On peut aussi améliorer la vitesse commerciale de ces autocars en créant les voies de bus réservées. À Los Angeles, aux États-Unis, les covoitureurs et les autocars bénéficient de voies. La Californie a commencé cette politique en 1973. Cet État dispose aujourd’hui de 700 km de voies réservées. Ce n’est pas le cas en France.

En complément des gares routières et des parkings relais, accessibles aux autocars et aux covoitureurs, il faudra réaliser à l’entrée des grandes villes de vrais hubs réunissant en un point réseau des bus longue distance, moyenne distance, courte distance, des vélos, des trains, des trams. À Madrid, de grands pôles d’échange concentrent une vraie multimodalité en superposant, en un même lieu, une station de métro, une gare routière pour les autocars interurbains, et une gare routière pour les bus urbains. La France doit suivre ces exemples. La loi permet désormais aux différentes collectivités locales (communes, métropoles, régions) de se coordonner pour développer des systèmes de transports intermodaux ainsi que les infrastructures correspondantes. Le déploiement d’un réseau de gares routières modernes, équipées de locaux fermés chauffés, de toilettes, et d’une information en temps réel, couplées avec de grands parkings relais, constitue un facteur clé de succès.

Quel pourrait être le rôle des gestionnaires de flotte dans votre vision ?

André Broto – Ils peuvent tout d’abord imaginer et mettre en service un transport fluide, et à haut niveau de service de type autocar. De très gros employeurs proposent ainsi un transport de bus à leurs salariés. Ils peuvent aussi se fédérer pour proposer cela. Ils peuvent enfin rencontrer les maires, le Medef, leur député pour qu’ils se saisissent de ce sujet. L’infrastructure est déjà là. Il suffit de créer dans un premier temps 1 000 gares routières équipées de parkings, également accessibles pour le covoiturage. Il faut en effet exploiter toutes les possibilités du covoiturage mais aussi du vélo pour accéder à ces gares.