Entreprises : comment lutter contre la somnolence au volant

L’Institut National du Sommeil et de la Vigilance a organisé une table ronde autour du risque routier de somnolence, premier facteur d’accident mortel sur la route. Le point sur les enjeux pour les entreprises.

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somnolence au volant

« Il ne faut pas confondre fatigue et somnolence, » explique d’emblée le professeur Damien Leger, responsable du Centre du sommeil et de la vigilance (AP-HP, université Paris Descartes). « La fatigue est un état physique résultant d’un effort trop important alors que la somnolence est uniquement liée au manque de sommeil. »

En 2014, l’enquête « Sommeil et transports » de l’INSV/MGEN a révélé que 30 % des jeunes actifs dorment moins de six heures par 24 heures, ce qui multiplie le risque de somnolence par trois. Or, la somnolence est le premier facteur d’accident mortel sur autoroute. De plus en plus d’entreprises prennent désormais en compte ce risque dans leurs démarches de prévention pour la sécurité routière, le risque routier étant la principale cause de mortalité au travail.

La somnolence au volant en chiffres

Selon le Baromètre de la conduite responsable :

  • 63 % des français actifs se disent fatigués dès le matin avant de prendre la route,
  • 40 % des français actifs reconnaîssent ne pas faire de pause sur un trajet professionnel, même en étant fatigué,
  • 45 % des conducteurs se sont déjà sentis fatigués mais ont continué à conduire,
  • 30 % ont déjà eu l’impression de s’être assoupis quelques secondes au volant,
  • 25 % ont fait une sortie de route suite à un assoupissement.

Quelles mesures pour les entreprises ?

Selon Emmanuel Barbe, délégué à la Sécurité et à la circulation routière, la première consigne consiste à organiser les trajets en prévoyant des pauses et en prenant en compte les limitations de vitesse. Il incite également les entreprises à faire de la formation et de la prévention pour inciter les salariés à éviter la dette de sommeil.

Bernadette Moreau, la déléguée générale de la Fondation VINCI Autoroutes pour une conduite responsable, conseille d’adopter une organisation du travail qui réduit les déplacements de manière générale, en misant sur des alternatives comme la vidéoconférence. Elle recommande de se poser des questions de base lors de la préparation d’un déplacement :

  • Le déplacement est-il indispensable ?
  • Puis-je limiter mes déplacements en les regroupant ?
  • Le covoiturage est-il possible ?

Ce dernier mode de transport présente en effet plusieurs avantages : « il apporte de la convivialité, offre la possibilité de se passer le volant en cas de fatigue et permet à celui qui ne conduit pas de téléphoner. »

Aujourd’hui, les salariés n’ont pas de recours particulier en cas de dette de sommeil importante. Pour le professeur Damien Leger, « les personnels doivent pouvoir dire qu’ils sont fatigués. Ce droit d’intervention, reconnu pour les pilotes, permet de prévenir les situations accidentelles dans l’aviation. »

L’exemple de Salesky

À la suite de deux accidents corporels graves dus à la somnolence, en 2013, la société de transport frigorifique Salesky a modifié ses pratiques. Aujourd’hui, elle donne explicitement la consigne de faire une pause en cas de fatigue au volant, pour faire entrer les bonnes pratiques dans la culture de l‘entreprise. La société a instauré des horaires de travail réguliers, en augmentant les rotations. « Nous avons un logiciel qui permet de retracer les itinéraires des conducteurs et voir les arrêts, indique James Bizery, président de Salesky. Il a permis d’identifier deux chauffeurs qui avaient du mal à conduire plus d’une demi-heure, pour lesquels nous avons mis en place des horaires adaptés. »

Des chambres individuelles ont été mises à disposition sur les sites de l’entreprise, pour que ses chauffeurs se reposent pendant leurs missions, mais aussi à l’arrivée, avant le trajet domicile-travail. Enfin, des formations sont effectuées en lien avec la médecine du travail.

La prévention de la somnolence en entreprise, forme d’ingérence ?

La somnolence est favorisée par les pathologies du sommeil, comme les ronflements, l’apnée du sommeil ou la narcolepsie. La consommation de médicaments, comme les benzodiazépines ou les traitements antiallergiques, est également un facteur de risque important, après l’alcool et la drogue. Tous ces éléments relèvent de la vie privée des salariés. « C’est un gros problème, car on touche au facteur personnel, on entre dans la vie privée des salariés : comment ils dorment, comment ils s’organisent, quels médicaments ils consomment…, » explique Élodie Rosa-Pivet, expert prévention chez ETF (filiale d’Eurovia, groupe VINCI). « En 2013, pour notre campagne de sensibilisation, c’est quelqu’un d’extérieur qui est intervenu. » L’idéal est de mette en place des mesures de prévention de manière collaborative avec les salariées.

Quels équipements pour les véhicules ?

Au CES 2017, de nombreux modèles de voitures étaient équipés de détecteurs de somnolence : détection du dépassement de la ligne blanche, mesure des mouvements des mains sur le volant, reconnaissance faciale, etc. Cependant, comme le souligne Damien Leger, « ces assistances ne sont pas publiques, elles ne sont donc pas évaluées scientifiquement par des organismes indépendants. »

Pour l’instant, ces équipements de détection sont assez onéreux : Élodie Rosa-Pivet juge donc qu’« il est inenvisageable aujourd’hui d’équiper une flotte. » Dans tous les cas, insiste Emmanuel Barbe, ces innovations « ne doivent pas pousser à faire l’économie de la prévention. »

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