Europe : comment la LLD fait face à la crise ?

Dans un environnement très noir, comment évolue le marché des véhicules d’entreprises et par voie de conséquence, celui de la location longue durée dont c’est la première crise majeure de sa jeune histoire.

- Magazine N°144
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Le marché automobile mondial traverse la plus grave crise de son histoire. Des fleurons industriels sont au bord de la faillite et n’auraient plus –pour certains– que quelques semaines de trésorerie devant eux. Les immatriculations de véhicules neufs affichent, mois après mois, des performances en berne. Au prix de quels efforts –et sacrifices financiers– les loueurs parviennent-ils à honorer leurs contrats avec leurs clients et notamment à revendre les véhicules en fin de parcours avec le moins de casse possible sur les valeurs résiduelles ?

Les acteurs du marché que Flottes Automobiles a interrogés nous livrent une vision, pour l’instant, relativement rassurante de leur activité en Europe. Mais ils sont tous unanimes : le plus dur est à venir et il y aura des victimes. Reprenant un proverbe chinois, l’un d’entre eux affirme « en période de disette, les gros maigrissent et les moyens meurent… » Autrement dit, le marché est sans doute à la veille d’une recomposition majeure, où ne résisteront que les plus forts et ceux qui sont adossés à des actionnaires solides.

Une crise de liquidités

Chez Arval, Philippe Noubel, directeur général délégué en charge de l’Europe du Sud fait valoir que l’heure est encore à une augmentation assez forte de la croissance en volume. « Le rythme des commandes ne se ralentit pas avec une progression de 6 % à fin octobre par rapport à l’an dernier. La crise, à cette date, n’avait donc pas encore d’impact pour l’instant. » Pas d’écroulement des commandes, ni de coup de frein. Pourquoi ? Le métier de loueur longue durée n’est pas remis en cause par la crise, au contraire. Par ailleurs, Arval n’observe pas encore les conséquences des annonces de restructurations de ses clients sur ses volumes de flottes de voitures à la route. Pour combien de temps ? Il est clair qu’un décalage peut se produire et que l’effet des rationalisations n’intervienne que dans six mois ou un an.

Un rapide passage en revue des pays sur lesquels Arval est actif montre que les résultats commerciaux demeurent à l’heure actuelle satisfaisants, à l’exception de l’Allemagne (lire le témoignage de Lionel Wolff). En Espagne, la filiale de BNP Paribas annonce une progression de 4 % des mises à la route et de 8 % du parc loué, avec un total de 48 000 véhicules. Mais les temps sont durs, de l’autre côté des Pyrénées. « Le rythme des commandes est toutefois en train de se ralentir, mais c’est le pays où la crise économique est arrivée le plus tôt, de la façon la plus rapide et avec la plus grande virulence, notamment dans tout le secteur de l’immobilier, du BTP et de la construction », observe Philippe Noubel.

Le point noir de l’activité location longue durée, comme d’ailleurs un peu partout en Europe, est le marché du véhicule d’occasion. « Le repli de l’activité VO est extrêmement violent depuis le début de l’année. De notre point de vue, il ne remontera jamais au niveau d’avant la crise et nous devons expliquer cela à nos clients », explique le dirigeant d’Arval. La situation est délicate pour tous les loueurs car il faut revoir les tarifications des loyers à la hausse, faire comprendre aux clients que cette situation sera durable et que les valeurs résiduelles, elles, sont en train de baisser. « Nous ne changeons évidemment pas les valeurs résiduelles sur les contrats en cours, mais nous devons prendre en compte cette nouvelle donne sur les nouveaux, avec des hausses de loyers de l’ordre de 20 à 30 euros par mois. »

En Italie, le marché de la location longue durée se porte bien pour Arval affichant une part de marché de 20 % (avec 113 000 véhicules loués et 2 000 gérés). Le loueur, dont les commandes sont en hausse de 10 % depuis un an, estime profiter des difficultés de ses concurrents, alors que la conjoncture sur le front du véhicule d’occasion est moins dramatique qu’en Grande- Bretagne, Espagne ou aux Pays-Bas. Dans ce dernier pays, avec 30 000 véhicules, la société Arval annonce une croissance de 20 % de ses commandes et de 9 % du parc à la route. Là encore, le marché souffre de la forte dévalorisation des valeurs résiduelles, liées à des tensions sur le VO. Sans compter la nouvelle fiscalité entrée en vigueur en début d’année, qui conditionne les avantages fiscaux à la présence de filtres à particules sur les modèles, rappelle Nissan dont les ventes aux entreprises ont atteint 4 000 unités en 2007 dans ce pays, via 100 points de vente.

Outre-Manche, la filiale de BNP Paribas, qui gère plus d’un million de cartes carburant, profite de la demande croissante des clients pour avoir des cartes carburant comme outil de gestion plus fin de leurs composantes budgétaires. Sur la location longue durée proprement dite, Arval revendique 4 % de part de marché avec 80 000 voitures à la route, mais pâtit toujours de l’extrême concentration du marché entre Lex et Autolease (380 000 voitures à eux deux).

« Dans le marché de la LLD, l’enjeu de demain sera d’être encore là », insiste Philippe Noubel. « Dans notre métier, il faut des capacités d’emprunt énormes. Si l’accès au refinancement n’est pas un problème pour nous, il en est un pour certains acteurs du fait de leur groupe d’appartenance. Autre problème soulevé par cette crise financière, non seulement le coût du funding est rare, mais il est cher. »

Le directeur général délégué d’Arval ne se fait guère d’illusions sur la tendance des prochains mois. « Nous allons subir la prise de risque sur les valeurs résiduelles, et le décrochage du marché VO. Nous prendrons nos responsabilités comme nous l’avons toujours fait, mais nous ne ferons pas les résultats financiers que nous escomptions en 2008 et 2009, reconnaît-il. La question d’avoir des acteurs suffisamment solides pour être encore là dans 5 à 6 ans est tout sauf théorique. Nous comptons bien être de ceux-là. Et en terme de vision prospective, si un navire doit traverser la tempête, c’est bien nous, avec notre actionnaire. »

Diversifier les circuits de revente VO

A l’exception de l’Angleterre où son taux de croissance n’est que de 1 %, le loueur ALD Automotive affiche une progression en Europe de l’ordre de 3 à 5 %, explique Gianluca Soma, président d’ALD Automotive International. « Le business se poursuit malgré la crise. Nous n’avons pas, à ce jour, enregistré de défaillances au niveau de la demande, y compris sur l’Angleterre où le marché est très mature et l’économie en crise, ou en Espagne, où la crise a éclaté avec une grande brutalité », explique-t-il en reconnaissant que le rythme s’est malgré tout ralenti.

Ainsi sur les 7 pays d’Europe occidentale (Belgique, France, Allemagne, Italie, Espagne, Grande-Bretagne, Espagne), où il compte 550 000 véhicules à la route, la croissance du loueur atteint désormais 5,4 % alors qu’elle s’inscrivait à 7 ou 8 % il y a un an. Gianluca Soma se montre toutefois serein. « Nous sommes une activité anticyclique. Nous avons toujours besoin de voitures même lorsque nous traversons des crises ; ce sont des outils de travail. Et nos clients ont encore plus besoin de services pendant ces périodes », estime-t-il. « Il est clair que le marché potentiel n’augmente plus, surtout aujourd’hui dans les pays matures mais nous, nous augmentons nos parts de marché par rapport aux autres modes d’acquisition de véhicules. »

Dans les pays d’Europe plus petits tels que la Suisse, le Portugal, l’Autriche, la Grèce, le Luxembourg ou la Scandinavie, ALD Automotive enregistre une progression de son activité de 14 %, supérieure au reste du marché qui évolue, lui, à une croissance de 10 à 12 %. Enfin, sur la zone Europe de l’Est (Adriatique, Croatie, Serbie, Hongrie, Pologne, Russie, Ukraine), la filiale de la Société Générale revendique des croissances de 25 à 28 %, en ligne avec le marché (25 à 30 %), mais en retrait par rapport à ceux de l’an dernier (environ 40 %). « Il s’agit de marchés potentiellement importants, mais encore de taille modeste. Nous avons démarré nos activités en accompagnant les multinationales et à présent, nous nous attaquons aux sociétés locales », indique Gianluca Soma.

Comment le loueur appréhende- t-il les prochains mois ? « Il est encore trop tôt pour le dire ; c’est un point d’interrogation pour la profession d’autant que les sociétés lancent actuellement des plans de réduction des effectifs. Pour l’instant, une tendance est à un allongement des durées de détention des voitures ; dans notre cas, notre parc est aux deux tiers dans des durées non résiduelles », insiste le directeur général d’ALD Automotive International. « Nous sommes le second loueur en Europe ; aujourd’hui les petits acteurs sont en difficultés pour trouver des liquidités alors que certains loueurs multinationaux revoient actuellement leurs stratégie-pays. Dans cet environnement, nous travaillons fortement sur la diversification de nos circuits de revente de VO. »

Allonger la durée des contrats

Arnaud Muller a été nommé en août dernier, –alors que la crise financière devenait chaque jour une réalité plus tangible–, à la tête du pôle marketing fleet européen de GE Capital Solutions. Pour lui, c’est un signe de la détermination de son groupe à poursuivre son développement dans la location longue durée sur le Vieux continent. « Nous n’avons reçu aucune directive pour arrêter les investissements en projets et en recherche », rappelle-t-il.

Pour autant, la filiale financements du géant américain General Electric n’entend pas mener d’actions dangereuses pour son avenir dans l’environnement actuel. « Nous avons une politique assez harmonisée sur un plan paneuropéen. Donc, face à la crise, nous n’avons pas eu de réaction ou de comportement fondamentalement différencié d’un pays à l’autre, explique-t- il. D’autant que la plupart des éléments constitutifs du modèle de la location longue durée sont impactés en même temps (accès au crédit, tensions sur les taux d’intérêt, tensions sur les constructeurs, tensions enfin sur les modèles d’occasion). »

GE Capital Solutions estime avoir fait preuve de prudence dans les dernières semaines et ne devrait pas changer d’attitude à moyen terme. « Nos consultants dans tous les pays ont mené des réflexions avec les clients pour bien comprendre leurs besoins. Comme nous ne savons pas comment va évoluer le marché, nous leur conseillons d’attendre et de prolonger leurs contrats actuels, sachant qu’ils sont actuellement dans une situation de développement hypothétique et que le climat économique et financier est exceptionnel », indique Arnaud Muller. De toutes façons, ajoute- t-il, le climat des affaires est aujourd’hui très calme sur les différents marchés européens, du point de vue des nouveaux business et des appels d’offres. »

Et pas question non plus de prendre des risques sur les valeurs résiduelles, le nerf de la guerre dans la LLD. « Nous ne jouons pas sur les valeurs résiduelles pour gagner à tout prix un marché. Cela pourrait avoir de graves conséquences sur le long terme », précise Thomas Zink, directeur marketing de GE.

Au total, estiment Arnaud Muller et Thomas Zink, ces différentes tensions ont au moins un point positif. Elles devraient mettre en avant le rôle du loueur à l’égard des entreprises pour obtenir des voitures. Face aux restrictions de crédit des banques, les dirigeants de sociétés ont moins de capacités pour acheter des véhicules tout en gardant un besoin de services fort ; mais comme les besoins de mobilité de leurs salariés restent importants, ils se tournent alors vers les loueurs longue durée pour constituer leur parc et leur permettre d’optimiser.

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