Horizon 2025 : quel avenir pour les véhicules d’entreprise ?

Depuis 15 ans, Flottes Automobiles accompagne le marché du véhicule d’entreprise. Tout au long de ces années, la rédaction a suivi pas à pas les évolutions des différents acteurs et a rendu compte de leurs sauts et soubresauts. Qu’en sera-t-il dans 15 ans ? Constructeurs automobiles, loueurs longue durée et gestionnaires de flottes livrent leurs prévisions sur le futur du marché. L’avenir en direct.

- Magazine N°154
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Dans 15 ans, quel avenir pour les véhicules d’entreprise ?

La prédiction est un exercice périlleux. Et pourtant, prévoir l’avenir ne doit pas être l’apanage des astrologues et autres pythonisses. Sur le marché du véhicule d’entreprise, les professionnels ont une légitimité pour imaginer de quoi sera fait le futur. A la place de la traditionnelle boule de cristal, ils disposent d’une connaissance approfondie de leur métier et observent les grandes tendances qui se dessinent aujourd’hui et risquent de perdurer. Mais le passé éclairant l’avenir, avant de s’adonner à un travail de prospective, les constructeurs et les loueurs de longue durée interrogés ont glissé un oeil dans le rétroviseur. Quels sont les faits saillants qui ont marqué les 15 dernières années du marché du véhicule d’entreprises ? « Incontestablement, ces dernières années, le marché a été marqué par une évolution vers la globalisation et l’internationalisation, affirme Marcel de Rycker, directeur de Peugeot Professional International. Une nouvelle méthodologie est apparue qui vise à regrouper et à globaliser la gestion des flottes pour réaliser des économies d’échelle. Parallèlement, les 15 dernières années ont vu l’avènement des sociétés de leasing. Enfin, le véhicule est devenu un outil de travail et de motivation que les entreprises achètent comme une machine-outil en étudiant précisément le TCO. »

Pour Arnaud de Lamothe, directeur de Citroën Business, au cours des 15 dernières années, les constructeurs ont appréhendé avec davantage d’acuité le potentiel du marché des entreprises. « Son poids a augmenté jusqu’en 2008, explique-t-il. Parallèlement, la location longue durée pénètre massivement dans des entreprises de taille de plus en plus modestes. Il y aura des créneaux à occuper pour assurer la gestion des parcs des PME-PMI. La location est devenue un mode de financement largement majoritaire. Et dans le futur, le marché des entreprises va encore progresser. Il ne représente que 40 % du marché global en France alors que ce pourcentage atteint 50 % en Grande-Bretagne ou encore 52 % aux Pays-Bas. Nous ne sommes pas arrivés au bout d’une logique qui veut que les entreprises préfèrent l’attribution de véhicules de fonction à une augmentation de la masse salariale. De plus, les véhicules de fonction deviennent des outils de rémunération accordés plus souvent à des collaborateurs sédentaires comme les comptables, les contrôleurs de gestion… »

 Pas de rupture de modèle

 Sans surprise, les loueurs de longue durée constatent également que ce mode de financement s’est largement imposé depuis 15 ans. « Pour les flottes de plus de 500 véhicules, la part de marché de la LLD atteint plus de 90 %, rappelle François Piot, directeur général d’Arval France. Un ou deux de nos clients ont essayé de repasser à l’acquisition, mais au bout d’un an, ils nous ont demandé de racheter leur flotte et de repasser en location. Les avantages sont nombreux : souplesse du contrat, services associés, contacts avec un seul interlocuteur… » Autre évolution constatée par François Piot : « l’extraordinaire saut de qualité réalisé par les constructeurs automobiles. Il y a 15 ans, un véhicule qui affichait 100 000 kilomètres au compteur produisait des bruits parasites, tombait en panne plus souvent et son niveau de sécurité restait aléatoire. Aujourd’hui, avec le même kilométrage, l’état du véhicule est excellent ; ce qui explique que nos clients n’ont pas refusé la prolongation des contrats pour faire face à la crise. »

 Quoi qu’il en soit, depuis ces quinze dernières années, le métier de la location longue durée n’a pas foncièrement évolué. Si l’informatique a permis d’optimiser les processus et d’améliorer constamment la qualité du reporting, le financement et les services proposés n’ont pas connu de rupture de modèle. « Le marché n’a pas fondamentalement changé, confirme Eric Trelet, directeur commercial et marketing d’ALD Automotive. En revanche, des progrès notables ont été enregistrés en terme de sécurité, d’encombrement et d’adaptation des véhicules au métier des entreprises. »

 Le coût total de mobilité

 Et c’est bien au niveau du véhicule en lui-même que les évolutions sont les plus nettes. « Les motorisations baissent en puissance et les dimensions des véhicules se réduisent sous la pression de la problématique environnementale, explique Marcel de Rycker. Parallèlement, les véhicules sont de mieux en mieux équipés. » Mais la principale interrogation porte sur les motorisations qui arriveront à s’imposer dans le futur. « Bien malin qui peut le dire, reconnaît Marcel de Rycker. Peugeot est en avance sur l’hybride et l’électrique. Dans le monde, la moitié des ventes se fait sur des véhicules qui émettent moins de 140 g de CO2 (130 g en Europe). Toutes les entreprises élaborent des stratégies pour faire baisser leurs émissions de CO2. Parallèlement, les normes de sécurité sont de plus en plus contraignantes. Le système d’appel d’urgence de Peugeot équipe 600 000 véhicules en Europe. C’est une porte d’entrée pour développer la télématique qui va devenir un standard. »

 Pour le directeur de Peugeot Professional International, la crise a permis d’écrémer le marché de la location longue durée et les offres et les acteurs les plus fantaisistes ont disparu. « Les plus sérieux en sortent renforcés. Cela étant, les futures normes comptables IASB de 2011 pourrait remettre en cause l’intérêt de la LLD en réintégrant les loyers dans le bilan. » Mais les pratiques des entreprises risquent de bouleverser encore davantage le marché : « Nous allons passer d’un raisonnement en fonction du TCO de la flotte à une gestion du TCM, Total Cost of Mobility. Les responsables de flottes expérimentent de plus en plus la visioconférence, le travail à domicile, l’utilisation des transports en commun, les déplacements en deux roues. Des entreprises installent des douches pour que leurs collaborateurs puissent venir en vélo. Nous n’en sommes qu’au début d’une réflexion sur la mobilité avec l’auto-partage, le co-voiturage… Peugeot expérimente cette gestion de la mobilité avec Mu by Peugeot qui permet d’acheter des points pour accéder à des services à la carte : accessoires automobiles, deux roues, scooter, cabriolet…»

 Un métier de plus en plus complexe

 Quant à l’informatique embarquée, son utilisation va se généraliser. « Nous proposons déjà Active Fleet Data, rappelle Arnaud de Lamothe. Nous irons de plus en plus vers la géolocalisation. La télématique ne concerne pas que les particuliers. » Le directeur de Citroën Business prévoit également une généralisation des pratiques de l’éco-conduite : « Davantage que les particuliers, les entreprises ont un rôle moteur en la matière. Elles ont une responsabilité sociale à assumer et doivent s’assurer que leurs collaborateurs roulent dans des conditions agréables et sûres. Le coût de l’éco-conduite pourrait être intégré au loyer. Récurrentes, les formations se feront tous les ans ou tous les trois ans au sein de l’entreprise ou sur piste. »

 Pour Arnaud de Lamothe, le marché du véhicule d’entreprise va se redresser en 2010 et en 2011. « Pour faire face à la crise, les durées de détention ont été rallongées, mais il s’agit d’un phénomène atypique et les contrats vont revenir aux standards que l’on a connus auparavant. En revanche, les pratiques des entreprises vont évoluer : les offres de mobilité comme l’auto- partage vont se développer. Le véhicule ne sera plus attribué de façon permanente, mais à la carte selon les besoins de déplacement. Je paie un loyer, mais j’ai le choix entre une petite voiture pour les déplacements en ville et une berline si je dois effectuer un trajet plus long. »

 Face à l’évolution du marché, le métier de commercial spécialisé dans les entreprises ne cesse de se complexifier. « A la fin des années 1980, il devait parler des qualités de l’automobile et de son financement, explique Arnaud de Lamothe. Dix ans plus tard, ses compétences devaient englober également les services. Enfin, depuis trois ans, ses compétences se sont élargies à la composante environnementale. Le métier a évolué et nous devons accompagner la demande des entreprises qui veulent diminuer leurs émissions de CO2. Et ce pour des raisons fiscales, mais également parce qu’il y a une réelle prise de conscience des implications écologiques. »

 De nouveaux modèles en question

 Pour l’ensemble des acteurs, les contraintes environnementales vont bouleverser le marché. « Depuis 20 ans, le principe de la location longue durée n’a pas beaucoup changé, explique François Piot. Demain, avec l’évolution des comportements en matière d’environnement, le marché va connaître de profonds bouleversements. Le véhicule d’entreprise va devenir le maillon d’une chaîne plus élargie visant à gérer les déplacements sous le signe de la multimodalité. L’automobile ne va pas disparaître, mais le besoin de mobilité va évoluer. Déjà assembleur de services, le loueur va proposer d’autres solutions : pour le même trajet, il faudra combiner le véhicule, les transports en commun, le train, le bateau. Pourquoi ne pas embarquer le véhicule sur le train ou le bateau ? »

Quant à l’évolution du métier de loueur face à l’arrivée des véhicules propres, les loueurs avancent prudemment : « Qui va louer la batterie des véhicules électriques ? », s’interroge François Piot. Et de poursuivre : « Il serait logique que le loueur, dont le financement constitue le cœur  de métier, s’en charge. Renault et Better Place en Israël et au Danemark expérimentent le changement des batteries quand elles sont vides. Mais cela ne pourra se faire qu’exceptionnellement. Dans ces conditions, louera-t-on la batterie ou le droit d’utiliser la batterie ? Dans les deux cas, il s’agit de location et nos clients apprécient la centralisation de la gestion que nous offrons et qui renforce l’efficacité et le coût des processus. »

Chez ALD Automotive, Eric Trelet se pose peu ou prou les mêmes questions : « Dans un futur proche, les loueurs continueront de tenir le marché des entreprises et ce, d’autant que les PME-PMI commencent à externaliser. Ensuite, avec l’avènement du véhicule électrique, nous devrons trouver notre positionnement. Il faudra toujours entretenir les véhicules. Deviendrons-nous des spécialistes du fleet management, des gestionnaires de déplacements ? En matière de location des batteries, je ne connais pas encore la place que nous occuperons. Parallèlement, les véhicules électriques demandent moins d’entretien. S’il nous reste seulement le remplacement des freins et des pneumatiques, notre valeur ajoutée risque d’être faible. En revanche, la qualité de notre reporting nous distingue. Cela étant, si notre métier se résume au reporting et à la revente des batteries dont nous ne sommes pas les propriétaires, notre business va considérablement s’amincir. Devrons-nous repenser notre modèle ? »

 Un métier à réinventer

Dans cet environnement, le métier de gestionnaire de flotte va lui aussi connaître des bouleversements considérables. « Sa fonction englobe trois tâches, explique Marcel de Rycker : l’opérationnel qui lui prend de plus en plus de temps, la stratégie pour diminuer les coûts et sélectionner les véhicules les plus compétitifs et la gestion des déplacements. La partie opérationnelle qui mobilise 85 % de son temps va être externalisée et disparaîtra progressivement. Le responsable de la flotte disposera de davantage de temps pour affiner la stratégie. Il devra non seulement optimiser les coûts mais se demander comment les déplacements des collaborateurs s’intègrent à la politique environnementale de l’entreprise. »

Déjà amorcée, l’une des évolutions probables du métier consisterait à gérer l’ensemble des besoins de mobilité des collaborateurs de l’entreprise : véhicules, voyages, auto-partage, visioconférence, outils de communication mobiles… Cela étant, la tendance est à l’externalisation totale de la gestion de la flotte. Dans ces conditions, le métier tel qu’on le connaît aujourd’hui pourrait tout bonnement disparaître. « Les gestionnaires de flottes détiennent un savoir, explique François Piot, mais est-il plus valorisé en assurant le lien avec les conducteurs ou en gérant les liens avec les fournisseurs ? La deuxième mission me semble plus prometteuse. Avec le renforcement de l’externalisation, les entreprises vont se concentrer sur le contrôle de gestion. »

Cette analyse est partagée par Eric Trelet : « Les entreprises demandent de plus en plus aux loueurs longue durée de s’occuper des véhicules et de gérer les contacts avec les utilisateurs. Dans les entreprises, les responsables de flottes ont d’autres attributions et les entreprises ont tendance à utiliser leur savoir-faire sur leur cœur  de métier. Autre évolution possible de cette fonction : gérer les déplacements dans leur globalité. »

« Le métier de gestionnaire de flotte va devenir de plus en plus complexe, confirme de son côté Arnaud de Lamothe. Notre métier consistera à leur simplifier la tâche avec des outils de télématique, de bons ratios et de belles voitures. Comme pour le PIB, il faut considérer que les valeurs économiques ne sont pas les seules à mesurer la richesse d’un pays, mais que le bien-être et la qualité de vie rentrent également en ligne de compte. Pour l’automobile, c’est la même chose. Les indicateurs ne font pas tout. Les constructeurs doivent proposer de belles voitures. Le véhicule d’entreprise ne se résume pas un coût. La passion automobile va perdurer. » Bref, au-delà des chiffres et des contraintes environnementales, le rêve automobile est loin d’être mort.

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