Les flottes sont-elles sûres ?

A la télévision, dans les journaux, à la radio, pas un jour ne passe sans que la sécurité routière soit évoquée. Si des progrès ont été enregistrés ces dernières années, les entreprises ont encore des efforts à accomplir pour améliorer leur sinistralité. Et ce, pour leur plus grand bien : leur prime d’assurance part à la baisse, les conditions de travail des collaborateurs sont améliorées et donc, leur efficacité renforcée.

- Magazine N°130
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Difficile d’échapper à la sécurité routière. Depuis quelques années, les campagnes d’informations se succèdent. La télévision relaie le message abondamment. Le passage au permis à points et les mesures contre les excès de vitesse ont incité chaque automobiliste à lever le pied et à redoubler de vigilance. Chaque mois, les chaînes de télévision affichent les statistiques des sinistres. Bref, il faudrait habiter sur Mars pour ne pas avoir entendu parler de sécurité routière. Et les flottes ? Ont-elles modifié leurs habitudes ? Sont-elles devenues de bonnes élèves sous la pression des médias ? « Ce que je constate, répond Frédéric Martino, responsable prévention du risque routier chez Arval, c’est que les entreprises sont de plus en plus sensibles à la sécurité. Les équipements de sécurité de base – ABS, ESP, aide au stationnement -, sont rentrés dans les flottes. » Et pour cause, puisque ces équipements sont de plus en plus souvent présents sur les modèles de série.

Reste qu’aujourd’hui, aucune obligation légale, à l’exception de la ceinture de sécurité et des feux stop, n’oblige les constructeurs à doter leurs véhicules d’équipements de sécurité. La loi impose simplement que le véhicule soit en bon état de fonctionnement et qu’il subisse des contrôles techniques réguliers au-delà de quatre ans d’existence. Ensuite, en fonction du budget alloué, le véhicule est plus ou moins bien équipé. « Avant d’être mis sur le marché, le véhicule doit répondre à des normes, explique Frédéric Martino. Ensuite, l’obtention d’étoiles Euro NCap sert surtout d’outil de communication aux constructeurs. »

Le haut de gamme avant la démocratisation

Pourtant, si les constructeurs ont fait d’énormes progrès sur le chapitre de la sécurité active et passive, où en sont les flottes dans leurs pratiques ? « Les entreprises sont convaincues du bien-fondé de la sécurité, répond Frédéric Martino. Elles la considèrent moins comme une charge que comme un investissement puisqu’elles protègent ainsi leurs collaborateurs. » Comme pour le grand public, la motivation vient également de la politique de répression menée par les Pouvoirs Publics. « Ainsi, pour les entreprises, le limiteur de vitesse est davantage un moyen d’éviter les PV qu’un dispositif de sécurité », affirme Frédéric Martino. En matière d’évolution, les flottes devraient être de plus en plus nombreuses à adopter l’affichage tête haute et les phares directionnels. « Cela dit, tempère Frédéric Martino, ces équipements sont pour l’instant limités au haut de gamme. C’est la même problématique qu’avec l’ABS et l’ESP il y a 10 ans. Quand, économiquement, ces dispositifs seront accessibles, ils se généraliseront. »

Pour imposer leur exigence de sécurité à leurs collaborateurs, les entreprises intègrent les dispositifs de sécurité à leur car policy. Le choix se fait entre un certain nombre de véhicules dont le niveau de finition intègre les dispositifs de sécurité. Mais multiplier les équipements de sécurité pourrait alourdir le poids du véhicule et augmenter ainsi la consommation de carburant et les émissions de CO2. Un argument que rejette Frédéric Martino : « Les moteurs ne sont plus les mêmes. Ils polluent de la même façon qu’il y a quelques années, mais aujourd’hui en intégrant le poids des dispositifs de sécurité. L’éventuelle prise de poids provoquée par les équipements a été compensée par les progrès enregistrés sur les motorisations. Et de toute façon, l’électronique se miniaturise. L’ordinateur qui gère les prétensionneurs de ceinture de sécurité ne pèse que 200 grammes. »

Si les dix dernières années ont vu l’émergence de véhicules de plus en plus sûrs, l’évolution se poursuit. Ainsi, Frédéric Martino met en avant l’arrivée prochaine de la reconnaissance morphologique qui permettra d’adapter la réaction de la ceinture de sécurité. « Demain, le prétensionneur de ceinture s’adaptera au poids de la personne. » Autre innovation apparue récemment, les radars inter-distances vont progressivement se généraliser.

Le document unique face aux risques

Les constructeurs ont donc fait de sérieux efforts pour éviter les accidents ou en limiter les conséquences. Les flottes ont suivi et ont adapté leurs cars policies aux progrès accomplis. Mais les entreprises peuvent jouer sur un autre facteur pour renforcer la sécurité : la conduite de leurs collaborateurs.

« Les entreprises sont de plus en plus sensibles à la prévention, admet Frédéric Martino chez Arval. Première raison : l’assurance est un poste budgétaire de plus en plus lourd. Si la fréquence des accidents augmente de quelques points, la prime d’assurance part à la hausse. Les enjeux financiers sont importants, d’où une volonté de maîtriser le risque. Autre phénomène qui incite les entreprises à mener des actions de prévention, l’obligation qui leur est faite d’assurer la sécurité de leurs collaborateurs. Elles doivent identifier les risques et mettre des mesures en place pour les réduire ou les supprimer. Parallèlement, le facteur humain est de plus en plus pris en considération. Enfin, l’action des Pouvoirs Publics et la médiatisation ont favorisé leur prise de conscience. »

Pour répondre à la demande des entreprises, Arval propose depuis 2004 des actions de prévention qui reprennent la démarche préconisée par la CNAMTS (Caisse Nationale d’Assurance Maladie des Travailleurs Salariés). Après avoir diagnostiquer les points forts et les axes de progrès, le plan vise à éliminer les facteurs de risques. « Dans le milieu professionnel, les accidents viennent très souvent de l’organisation du travail », précise Frédéric Martino. Une fois le diagnostic posé, Arval met en place un suivi statistique et met en place un plan de communication sur les résultats de l’entreprise et les comportements à adopter. La filiale de BNP Paribas prodigue également des formations théoriques d’une demi-journée et organise des événements autour de la sécurité routière. Lorsque des conducteurs multi-accidentés sont identifiés, ils suivent une formation pratique à la conduite sur l’une des plates-formes des partenaires d’Arval comme Centaure. L’un de ses clients a vu sa fréquence baisser de 13 % lors de la première année du plan alors que les coûts directs liés à ses sinistres ont chuté de 150 000 euros. Un autre client est passé de 400 à 281 sinistres en un an.

La prévention, un facteur d’économie

Alphabet, société du Groupe BMW spécialisée dans la location longue durée et la gestion de parcs automobiles multimarques, propose quant à elle des sessions de formation à la sécurité routière en partenariat avec l’EIA (Espace International Automobile). La formation et le stage de pilotage se déroulent sur une journée pendant laquelle les collaborateurs sont confrontés à la conduite sur chaussée glissante, le freinage d’urgence, l’évitement d’obstacle et les assistances à la conduite. Ils suivent également un module comportemental sur la vitesse, l’alcool et la vigilance. L’objectif de cette journée de Sécurité Routière est de sensibiliser les participants aux situations critiques de la route avec une étude de solutions en vue de diminuer les risques routiers, la sinistralité de l’entreprise et lui apporter de réelles économies. « Sur ce chapitre, l’évolution des mentalités a été phénoménale, affirme Yannick Bay, chef du service marketing et formation commerciale d’Alphabet. Nous étions proches du niveau zéro absolu. La demande a augmenté et explose. Il y a quelques années, les entreprises étaient peu sensibilisées. Elles pensaient que ces formations n’étaient pas utiles. Depuis 2001, la loi s’est durcie et dit que le risque routier est un risque professionnel qui se doit d’être évalué comme les autres risques. » Alphabet propose ces formations depuis mars 2006. A ce jour, quatre entreprises ont souscrit ce service. Yannick Bay précise que la formation est facturée 290 euros HT par personne et que cette journée entre dans le cadre de la formation professionnelle.

Sécurité et car policy

Sur la sécurité des véhicules, Yannick Bay observe une évolution positive depuis une dizaine d’années. « D’abord proposé en option, l’ABS se généralise et devient un équipement de série. Il s’impose également sur les VU qui étaient à la traîne. L’assistance électronique a connu une grande évolution avec les systèmes anti-patinage, la correction du survirage ou du sous-virage. Parallèlement, les airbags se sont multipliés. Disponibles dans un premier temps pour les conducteurs, ils l’ont été ensuite pour les passagers avant, puis les passagers arrière. Les airbags latéraux sont apparus… Aujourd’hui, aucun véhicule n’est vendu sans airbags avant. Il y a cinq ans, les systèmes anti-patinage étaient retenus occasionnellement dans la car policy. Aujourd’hui, ne pas les retenir est l’exception. » Et de poursuivre : « Depuis deux à trois ans, les entreprises sont en demande de conseils pour retenir des véhicules plus équipés en terme de sécurité et de confort. Sur nos conseils, une entreprise a basculé son parc en BMW série 3 avec finition confort qui inclut l’ABS et le DSC (NDLR : contrôle dynamique de stabilité). Depuis, les petits chocs ont naturellement disparu. » Alphabet constate aujourd’hui une demande forte des flottes sur les régulateurs de vitesse et les airbags supplémentaires. Ainsi, les entreprises demandent des airbags sur la rangée supplémentaire de sièges des monospaces. « Dans 90 % des cas, les équipements de sécurité figurent dans la car policy », affirme Yannick Bay.

Des collaborateurs sensibilisés

La sécurité étant de plus en plus mise en avant, les gestionnaires de flottes en font-ils un critère de choix entre les différents véhicules ? « Généralement, pour une catégorie équivalente, on retrouve les mêmes systèmes sur les véhicules de pratiquement toutes les marques, répond Yannick Bay. Cela dit, si un véhicule est plus sûr qu’un autre, c’est lui qui va être choisi. Mais il n’y a pas que le choix du gestionnaire, le collaborateur a également une marge de manœuvre. En matière de monospace notamment, les collaborateurs recherchent le maximum de sécurité pour leurs familles. Nous avons de plus en plus de collaborateurs qui nous appellent en direct pour nous demander des conseils en matière de sécurité avec des questions sur les tests Euro NCap, les airbags… ».

Yannick Bay voit se dessiner d’autres évolutions en matière d’équipements de sécurité : « Le GPS a un certain coût, mais il est générateur de confort et de sécurité. Il offre non seulement un gain de productivité, mais également une sécurité renforcée. Il va se démocratiser au même titre que les équipements de sécurité. Les pneus ont aussi fait des progrès spectaculaires avec l’arrivée du run flat qui fait partie intégrante de la sécurité. D’autres évolutions sont liées à l’électronique avec des assistants pour contrôler le niveau d’huile, du lave-glace… L’assistance électronique n’a pas fini d’évoluer. »

Un arbitrage entre coût et sécurité

La flotte de la Société Générale compte 2 250 véhicules de marques françaises (50 % de véhicules particuliers,50 % de véhicules de société). Jean-Jacques Levannier, responsable de la gestion de la flotte automobile du réseau France, met la sécurité au premier rang des critères de choix : « Nous n’allons pas sélectionner certains véhicules où l’aspect sécurité laisse à désirer, mais privilégions des voitures ayant obtenu 4 ou 5 étoiles aux tests Euro NCap. » La Société Générale a fixé une liste d’équipements minimum : l’airbag pour les véhicules évoluant en cycle urbain, l’ESP et l’ABS pour les véhicules amenés à faire davantage de kilomètres. « Le limiteur de vitesse n’est pas imposé, explique Jean-Jacques Levannier, néanmoins certains collaborateurs choisissent cette option dès lors que leurs trajets s’effectuent majoritairement sur route. »

En revanche, la Société Générale s’est fixé comme objectif de généraliser l’ESP à l’ensemble de la flotte d’ici à la fin de l’année. Quant au GPS, il n’est pas considéré comme un pur équipement de sécurité : « Il peut présenter un certain danger si le conducteur regarde l’écran et non pas la route. Les indications par synthèse vocale ne sont pas suffisamment privilégiées », estime Jean-Jacques Levannier. En revanche, sur certains véhicules de direction, des kits mains-libres bluetooth ont été installés. Au niveau national, la Société Générale n’a pas mis en place de plan de prévention routière, mais des initiatives sont prises sur le plan local. « Nos correspondants dans les agences sensibilisent les collaborateurs au strict respect des règles de sécurité et du code de la route », explique Jean-Jacques Levannier.

L’ESP et les airbags imposés

La flotte de Lafarge Couverture compte 113 véhicules sélectionnés parmi les marques françaises. José Dacunha, responsable des services généraux, est en charge de la gestion de ces véhicules. Lafarge Couverture a imposé l’ESP et les airbags sur l’ensemble des véhicules de sa flotte. « En revanche, nous avons une position plus mitigée sur le limiteur-stabilisateur de vitesse, explique José Dacunha. Dans le passé, il y a eu des accidents graves avec cet équipement. La direction ne l’a pas imposé. Cela dit, les collaborateurs ont le choix de le prendre s’ils le veulent et, dans leur grande majorité, ils optent pour. Ceux qui font des trajets longs y voient un élément de confort. Mais il faut redoubler de vigilance, car si un obstacle se présente, un problème peut survenir. » Pour Lafarge Couverture, les tests Euro NCap ne sont pas différenciant. « Tous les véhicules répondent déjà aux tests réglementaires, explique José Dacunha. Le problème se poserait si nous choisissions des marques chinoises, or ce n’est pas le cas. » Le responsable des services généraux de Lafarge Couverture intègre la climatisation dans les équipements de sécurité : « Rouler dans un véhicule avec une température correcte apporte plus de bienêtre et permet d’être plus vigilant. » Les pneumatiques permettent aussi de renforcer la sécurité. « Nous souhaitons que nos collaborateurs s’équipent de pneus hiver pendant une période qui va de début novembre jusqu’au 1er mars. Les collaborateurs doivent également vérifier la pression de leurs pneus, mais nous ne sommes pas assurés qu’ils le fassent. Nous réfléchissons à équiper les pneus des dispositifs K-Pressure de Pirelli proposées par Speedy Fleet. Enfin, nous équipons les véhicules de kits Bluetooth. »

Informer, mais ne pas sanctionner

Depuis un an, Lafarge Couverture a initié un plan de prévention des risques routiers. Ainsi, chaque collaborateur reçoit un kit sécurité qui contient des équipements de sécurité (trousse de secours, triangle, gilet, extincteur, gants, couverture…) et un document où des règles de comportement sont énoncées. « Ce document permet de valider l’engagement du collaborateur en matière de sécurité », explique José Dacunha. Par ailleurs, Lafarge Couverture a mis en place un comité de pilotage en charge de la sécurité. Certains conducteurs suivent des formations par l’intermédiaire du simulateur de conduite élaboré par Develter. A terme, tous les collaborateurs de l’entreprise devraient avoir droit à cette formation. « Mais ce n’est qu’un premier pas, tempère José Dacunha. Il faut passer par des stages de conduite sur piste car la formation au permis de conduire n’est pas suffisante. »

Le responsable des services généraux de Lafarge Couverture avoue que la sécurité occupe une place de plus en plus importante dans son travail au quotidien. « Nous sommes de plus en plus vigilants, notamment sur les déclarations d’accident. Nous remontons le maximum d’informations. Notre but n’est pas de sanctionner, mais d’informer et d’anticiper. »

Le régulateur en question

Le SGAP (Secrétariat Général pour l’Administration de la Police) de Marseille est à la tête de quelques milliers de véhicules répartis sur 13 départements des régions Languedoc-Roussillon et PACA. Tous les véhicules du SGAP sont équipés d’airbags et d’ABS, mais, précise Jean-Michel Chancy, responsable du parc automobile, « tous ces équipements apparaissent en série aujourd’hui. Parallèlement, l’ESP est aujourd’hui un élément déterminant pour la sécurité. Tous nos véhicules ne l’ont pas à l’exception du segment des 307, C4… Dans le cahier technique, l’ESP apparaît de manière obligatoire pour cette catégorie. »

En revanche, Jean-Michel Chancy a un avis nuancé sur le régulateur de vitesse : « Personnellement, je ne l’utilise pas car je me déplace sur des autoroutes très fréquentées. Pour utiliser ce type d’engins, il faut peu ou pas de circulation. Entre Marseille et Nice, vous actionnez le régulateur et,500 mètres plus loin, vous devez le désactiver. En revanche, le limiteur de vitesse a un intérêt : il évite d’avoir l’œil rivé sur le compteur. » Quoi qu’il en soit, Jean-Michel Chancy a pu mesurer les progrès accomplis en matière de sécurité : « Nous avons un atelier intégré. Je vois beaucoup d’accidents au cours desquels l’airbag a été déclenché : les blessures sont moins nombreuses. Revers de la médaille, il est plus onéreux de réparer les véhicules quand ils sont réparables : il faut changer le tableau de bord. La facture est si élevée que les véhicules vont à la casse. »

La sécurité en tête des préoccupations

La vigilance en matière de sécurité est quotidienne dans l’atelier du SGAP. Chaque véhicule qui rentre subit des vérifications selon une liste pré-établie : systèmes de signalisation, pare-brise, freins, pneumatiques… Chaque élément défaillant est réparé sans que l’atelier n’ait à demander d’accord préalable. L’atelier du SGAP de Marseille est agréé Qualicert, un label qui impose de vérifier les organes de sécurité de chaque véhicule à chaque passage.

« Cette certification a fait évoluer notre action en matière de sécurité », avoue Jean-Michel Chancy. Le SGAP met actuellement en place un plan de prévention des risques routiers. « Dans le cadre du document unique, nous sommes désormais obligés de répertorier les risques et de prendre des mesures pour les éliminer. Nous avons donc pris ces mesures. A titre d’exemple, les trajets Marseille-Paris ne se font plus par autoroute, mais en train. Nous essayons de limiter au maximum les trajets en voiture et, quand ils sont indispensables, nous privilégions l’autoroute, plus sûre. Certains conducteurs suivent également des formations dispensées par Centaure. Nous envoyons également aux conducteurs des notes précises pour rappeler que le code de la route s’applique aussi à la Police. » La sécurité est donc dans l’esprit de tous les acteurs de la chaîne et ce, du constructeur au responsable de flotte en passant par le loueur ou le fleet manager. Pourtant, les accidents de la route restent la première cause de mortalité au sein des accidents du travail. Les efforts méritent d’être poursuivis.