Les flottes virent au vert

La pression monte. Après la taxe sur les véhicules de société (TVS) indexée sur les émissions de CO2, c’est désormais le système du bonus-malus qui pénalise les véhicules les plus polluants. La fiscalité se durcit et les entreprises réagissent avec plus ou moins de rapidité. Certaines, peu nombreuses, ont anticipé quand la majorité n’adapte sa stratégie qu’au coup par coup. Reste que les initiatives se multiplient. Quelques exemples à la loupe.

- Magazine N°139
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Si la fiscalité est dissuasive, beaucoup d’entreprises déclarent étudier de près leurs émissions pour des raisons plus nobles. Entreprises responsables, elles veulent limiter leur impact sur l’environnement. Simple affichage pour redorer le blason de leur marque ou véritable stratégie suivie d’effet ? Sans doute un peu des deux. Reste que les entreprises –publiques ou privées– que nous avons interrogées ont réellement mis en place des mesures pour limiter durablement leur empreinte écologique.

C’est notamment le cas chez Bouygues Construction dont la flotte compte 9 500 véhicules, dont 500 poids lourds, 5 000 véhicules de services (utilitaires légers) et quelque 4 000 véhicules de fonction. Chaque année, cette flotte consomme 26 millions de litres de diesel et émet 70 000 tonnes de CO2. Fin 2003, le GIE qui gère la flotte a remis complètement à plat la car policy pour les voitures de fonction du groupe.A cette date, Bouygues Construction a décidé d’évaluer les coûts de détention pour établir sa grille d’attribution. Le choix ne se fait donc plus en fonction du prix du véhicule, mais en fonction du TCO (voir dossier de notre dernier numéro). Au 1er janvier 2006, Bouygues Construction a décidé d’intégrer les émissions de CO2 à ce coût total de détention. « Le collaborateur regarde l’échelle de coût auquel il a droit et choisit ensuite la marque et le modèle en fonction de ce coût, explique Renaud Sornin, Directeur achat au sein du GIE Bouygues Construction Achat. Parallèlement, il a la possibilité de participer financièrement pour atteindre la catégorie supérieure à celle qui lui est attribuée. »

Une dynamique de la propreté

Avant la mise en place de cette nouvelle car policy, les véhicules de direction affichaient une moyenne de 160 grammes de CO2 au kilomètre et dix d’entre eux franchissaient le seuil fatidique des 200 grammes. Désormais, la moyenne de cette catégorie s’établit à 151 grammes et seuls deux véhicules sont au-dessus de la limite des 200 grammes.

Depuis trois ans, le GIE surveille de près les émissions de carbone de la flotte. Après avoir enregistré une baisse spectaculaire en 2006 grâce à la mise en place de la nouvelle car policy, les émissions se sont stabilisées en 2007 pour baisser à nouveau en 2008. La moyenne s’établit désormais à 135 g pour l’ensemble des véhicules de fonction. « Les progrès enregistrés en 2008, affirme Renaud Sornin, sont dus à ce que j’appellerai “l’effet BMW”. La flotte a intégré de nombreux modèles de la marque allemande et a donc bénéficié de la stratégie Efficient Dynamics du constructeur. »

Bouygues Construction a décidé d’agir en ce sens principalement pour des raisons économiques, dans une logique de baisse des coûts. « Le loyer financier et l’entretien pèsent aujourd’hui aussi lourds que l’assurance et le carburant, explique Renaud Sornin. Si vous négligez la prévention des risques routiers, les émissions de CO2 et les consommations, vous passez à côté de la moitié du sujet. »

La stratégie en matière de flotte de véhicules répond aussi aux engagements pris par Bouygues Construction en matière de développement durable. Baptisée «Actitude », la démarche de Bouygues Construction en matière de développement durable vise notamment à « innover pour économiser l’énergie et les matières premières ». Et, avec ses 9 500 véhicules, la flotte est loin d’être négligeable dans la politique conduite par le groupe.

Carburant Total Excellium à l’étude

Reste que la flotte ne représente qu’un faible pourcentage des émissions globales du groupe. « Mais ce sujet est important, précise Renaud Sornin, car c’est une problématique transverse qui concerne tout le monde dans le groupe et sur laquelle nous pouvons avoir une action sensible. » Le GIE Bouygues Construction Achat a la responsabilité de mettre en place une politique d’achat responsable pour l’ensemble du groupe Bouygues. Ses 15 spécialistes de la gestion de flotte suivent tous les progrès du marché automobile en termes de véhicules propres. Cette veille concerne aussi bien les motorisations que les pneumatiques, les carburants, etc. « Nous recherchons ce qui est efficace aussi bien en termes d’économies qu’en termes d’émissions polluantes », précise le Directeur achat du GIE Bouygues Construction Achat.

Dans le cadre de cette veille technologique, le groupe Bouygues s’est intéressé à l’Excellium, le nouveau carburant lancé en 2005 par Total. Si l’actualité est au biocarburant, les nouveaux carburants développés par les pétroliers peuvent eux aussi contribuer au développement durable. Pour constater ces progrès, Bouygues Entreprises France Europe et le groupe Saur ont mené pendant six mois un test sur le carburant Total Excellium Diesel. Un échantillon de 752 véhicules professionnels des deux entreprises a utilisé pendant trois mois un diesel classique, puis Total Excellium pendant les trois mois suivant.Au total, les véhicules ont parcouru 8 millions de kilomètres.

Réalisé en partenariat avec le département cartes pétrolières de Total, ce test a permis de réaliser une économie de 3,7 % de la quantité de carburants consommés. Les émissions de dioxyde de carbone (CO2), principal responsable du réchauffement climatique, ont également été réduites de 3,7 %.

Des résultats très positifs

Forts de ces résultats positifs, les groupes Bouygues et Saur ont décidé de généraliser l’utilisation de Total Excellium Diesel à l’ensemble de leur flotte en France, soit 25 000 véhicules. La consommation totale de carburant représente 95 millions de litres par an distribués en station-service. L’impact potentiel est de 9 250 tonnes de CO2 non émises par an et une réduction de 20 % des émissions de monoxyde de carbone. Autre avantage,Total Excellium permet de réduire de 37 % le bruit des moteurs diesel à froid. Le projet est mené en partenariat avec Afaq/Afnor Certification qui apporte ses connaissances et sa compétence pour le processus de mesure mis en place.

Parallèlement au test, une grande campagne de communication interne sur les comportements au volant est lancée avec le soutien de Total par les groupes Bouygues et Saur. Avec pour slogan « La sécurité, c’est ma nature », cette campagne promeut le respect des limitations de vitesse, l’adoption d’un mode de conduite souple et un bon entretien des véhicules. L’objectif est double : réduire les risques d’accident et respecter l’environnement.

Grâce à l’adoption généralisée de Total Excellium associée à cette campagne de communication, les groupes Bouygues et Saur avaient pour ambition de réaliser une réduction de 5 % de leur consommation de carburant d’ici fin 2007, soit 12 500 tonnes de CO2 en moins par an. Et Renaud Sornin d’évaluer les enjeux de cette politique : « Aujourd’hui, chez Bouygues Construction, avec un taux d’adoption de l’Excellium par 70 à 80 % de nos conducteurs, nous réalisons autant d’économies en termes d’émissions de CO2 que si nous avions 1 000 Toyota Prius en parc. » Et ce, avec un investissement qui n’est pas comparable. « De plus, poursuit Renaud Sornin, la Toyota Prius produit tous ces effets sur les routes alors que nos véhicules roulent davantage sur autoroute ou en milieu urbain. » Et de pointer les mauvaises valeurs de revente de ce véhicule pour lequel Bouygues Construction a consenti un bilan économique négatif.

Autre innovation en faveur du développement durable, Bouygues teste les pneumatiques Energy Saver de Michelin. « Notre première approche est d’être incrédule face aux annonces des fabricants, explique Renaud Sornin. Voilà pourquoi nous réalisons des tests pour vérifier les résultats communiqués. C’est ce que nous avons fait sur l’Excellium. En revanche, sur l’Energy Saver, nous avons étudié les protocoles de tests de Michelin réalisés par un institut indépendant et les résultats nous paraissent crédibles. »

Des espoirs électriques

En revanche, la technologie Flexifuel ne séduit pas Bouygues Construction qui attend la deuxième génération de biocarburants pour se prononcer et ce, d’autant que le bilan CO2 est, de l’avis de Renaud Sornin, encore discutable. Quoi qu’il en soit, Renaud Sornin considère qu’en matière d’émissions de dioxyde de carbone, et si l’on exclut les particules, le diesel demeure encore aujourd’hui le bon choix. Mais Bouygues Construction teste également d’autres motorisations. Ainsi, deux véhicules électriques aménagés par Cleanova circulent aujourd’hui dans deux de ses filiales. « Je crois beaucoup aux véhicules électriques, affirme Renaud Sornin. De plus, avec ses centrales électriques, la France dispose de nombreux atouts en la matière. Je pense que la rentabilité des motorisations électriques viendra assez rapidement. Il n’en reste pas moins qu’il faudra surveiller le mode de recyclage des batteries, un véritable sujet de préoccupation. »

Sécurité et environnement

Pour Bouygues Construction, 2008 sera l’année du déploiement du programme d’éco-conduite auprès de ses collaborateurs. Dispensées sous forme d’e-learning, ces formations devraient générer entre 5 et 15 % d’économies en matière de rejet de CO2. Si les collaborateurs de l’entreprise appliquent les bons gestes, Bouygues Construction étudie aujourd’hui la possibilité de compenser leurs émissions de CO2.Et Renaud Sornin de préciser que l’éco-conduite va de pair avec la conduite préventive. En 2007, le taux d’accidents avec tiers par rapport au nombre de véhicules atteignait 14,5 % contre 15,8 % en 2006. A l’horizon 2010, ce taux de fréquence devrait être ramené à 10 % grâce à la politique de prévention menée. Le GIE qui gère la flotte de Bouygues Construction compte 15 professionnels spécialisés qui travaillent à temps plein sur ce sujet. « Nous nous sommes donnés les moyens de notre politique, explique Renaud Sornin. Nous sommes indépendants des loueurs et notre puissance permet de déployer rapidement les décisions prises. » La flotte de Bouygues Construction est financée par plusieurs loueurs dont Arval qui s’est distingué par l’aide apporté lors de la mise en place de la car policy verte. Mais Bouygues Construction a aussi travaillé sur ce dossier avec les constructeurs automobiles présents dans sa grille d’attribution. Visites d’usines automobiles et intervention d’ingénieurs automobiles auprès du GIE se sont succédé pour évaluer les pratiques des constructeurs en matière de développement durable. « Le métier de Bouygues Construction répond à une logique d’ingénieur, explique Renaud Sornin. Nous voulons comprendre les choses et mener une politique globale. »

Réduire le nombre de kilomètres parcourus

Toujours dans l’optique de faire baisser ses émissions de CO2 et ses consommations, Bouygues Construction veut également réduire le nombre de kilomètres parcourus par ses collaborateurs. En région, les véhicules roulent en moyenne 40 000 kilomètres par an et près de 400 collaborateurs réalisent plus de 50 000 kilomètres par an. De l’aveu même de Renaud Sornin, des progrès sont envisageables, notamment en développant les technologies de la visioconférence. Ainsi, Bouygues Construction a fait l’acquisition de 90 systèmes. Depuis le kilométrage annuel moyen a baissé pour atteindre aujourd’hui 35 000 kilomètres. Autre chiffre éloquent, l’ensemble des mesures déployées a permis de baisser de 15 % en trois ans la consommation de carburant par véhicule. Généralisée depuis 2003, l’injection directe permet d’aller dans le même sens. Une philosophie globale guide le GIE en matière de réduction des consommations et des émissions : la recherche du meilleur résultat par rapport aux moyens mis en oeuvre.

Des collaborateurs Vertueux

Reste que face à cette nouvelle car policy qui vise à limiter les émissions de dioxyde de carbone et donc revoit les motorisations à la baisse, les réactions des collaborateurs auraient pu être négatives. Dans les faits, Renaud Sornin reconnaît que les grosses voix, euphémisme qui a l’avantage de rester dans les codes de la politesse, se font entendre. Mais Bouygues Construction a réalisé une enquête auprès de 2 800 de ses collaborateurs pour mesurer l’accueil des mesures prises. Près de 70 % des collaborateurs interrogés par le groupe ont répondu à cette enquête, une preuve, s’il en était besoin, de la sensibilité des salariés à la politique flotte. Et les résultats confortent la démarche de Bouygues Construction en matière de développement durable. Ainsi, 72 % des répondants se disent très ou plutôt intéressés par l’intégration des coûts liés à la pollution des véhicules dans la grille d’attribution de ces derniers. Autre résultat, 67 % se disent très ou plutôt intéressés par l’évaluation de leur consommation de carburant par rapport à la moyenne du groupe. Enfin, sachant qu’un véhicule propre coûte entre 20 et 30 % plus cher, 38 % seraient prêts à augmenter leur participation pour accéder à ce type de véhicule. Les collaborateurs de Bouygues Construction seraient-ils des parangons de vertu ? Si les réponses à un sondage impliquent beaucoup moins que le passage à l’acte, les intentions sont en tout cas plutôt positives.

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