Les loueurs face à la pression de la fiscalité verte

TVS l’an dernier, écotaxe cette année, les loueurs longue durée doivent faire face à une véritable révolution en matière de mobilité professionnelle. Cette pression fiscale renforce leur rôle de conseil auprès des entreprises. Reste que les véhicules dits «propres» restent marginaux dans les flottes et que le diesel apparaît encore comme le compromis le plus viable.

- Magazine N°136
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Depuis quelques années, le développement durable fait la Une des journaux et des magazines. Désormais, l’écologiquement correct infuse les campagnes de communication des grands groupes. Derrière les stratégies marketing, les entreprises ont-elles vraiment mis en place des mesures pour sauvegarder l’environnement ? La flotte, l’un des premiers postes qui émet des émissions polluantes, bénéficie-t-elle d’une politique volontaire ? Et devant cette demande émergente, quelle est la réponse des loueurs ?

Chez ING Car Lease, Yves Rousselle, Directeur général, fait un constat réaliste, loin de la langue de bois habituelle : « Il n’existe pas de demande pour des voitures propres, mais pour des véhicules économiques. Dès lors que les véhicules propres sont moins chers, en raison de la TVS notamment, une demande émerge. » La vertu des entreprises serait donc dictée par le souci de préserver son porte-monnaie. Et Yves Rousselle d’enfoncer le clou : « Les entreprises raisonnent désormais en fonction du TCO (Total Cost of Ownership). Dans ce contexte, les véhicules qui consomment moins et pour lesquels la TVS est moins élevée présentent un attrait. Auparavant, il était question de modèles chers à utiliser. Un véhicule qui consommait 6 l/100 km équivalait à tel budget. Un véhicule qui consommait 12 litres équivalait à un budget Y. C’était une manière de faire de l’écologie sans en faire. »

Reste que l’impact de la TVS ne s’est pas fait sentir immédiatement. « Les questions se sont posées lorsque les entreprises ont commencé à payer la TVS et que les constructeurs ont communiqué sur les émissions de CO2 de leurs véhicules », explique Eric Trelet, Directeur commercial d’ALD Automobile. Et David Velay, Directeur commercial d’Athlon Car Lease, d’abonder dans le même sens : « La demande en matière de véhicules propres a réellement émergé neuf mois après la mise en place de la nouvelle Loi de finances qui instaurait la TVS. Au départ, nos clients ne mesuraient pas bien l’impact de ces nouvelles dispositions. Depuis un an, la demande progresse. Les entreprises ne raisonnent plus en fonction de tel ou tel véhicule, mais selon son TCO. L’ensemble des coûts est pris en considération et cette réflexion englobe la fiscalité et les consommations. »

De l’air pour les entreprises publiques ?

Votée en 1996, la Loi sur l’air oblige les entreprises publiques à réserver chaque année 20 % de leur renouvellement à des véhicules propres. Dans ces conditions, les entreprises publiques devraient être à la pointe de la réflexion sur les émissions des flottes. « Effectivement, dans les appels d’offres, cette volonté est clairement libellée, reconnaît Eric Trelet. Dans les faits, il est compliqué de répondre à ces appels d’offres. Le dossier est plus lourd à monter. De plus, nos commerciaux manquent d’interlocuteurs à l’intérieur des entreprises publiques pour traiter ce sujet. » ING Car Lease a été finaliste lors de l’appel d’offres du Ministère de la Défense : « Cette demande en matière de véhicules propres était très présente, explique Yves Rousselle. Dans les administrations, la capacité des loueurs à proposer des véhicules propres est un critère de choix. »

De son côté, Johanne Kaufling, Responsable marché de GE Capital Solutions Fleet Services qui a remporté l’appel d’offres du Ministère de la Défense, confirme que « la Loi oblige les entreprises publiques à diversifier leurs approvisionnements. Mais jusqu’à présent le choix était restreint. La rareté de l’offre a freiné les initiatives en ce sens. De plus, des problèmes d’approvisionnement handicapaient le GNV. Pour le biocarburant, les objectifs d’ouverture de stations n’ont pas été remplis. Parallèlement, les véhicules électriques doivent encore résoudre leur problème d’autonomie. »

Une flotte marginale

Pour circonscrire l’importance du phénomène des véhicules propres, un indice parle de lui même : le nombre de modèles présents dans les flottes des loueurs. Et là, les réponses ne prêtent pas à confusion. « Nous en avons très peu, reconnaît David Velay. Quelques clients ont référencé des véhicules hybrides, GPL ou flexifuel. Nous n’avons pas de véhicules électriques ou roulants au GNV. » Même réponse chez ALD Automobile. « Nous en avons très peu », avoue Eric Trelet.

Chez GE Capital Solutions Fleet Services, le discours est identique. « Nous restons sur une part mineure, déclare Johanne Kaufling. En revanche, les véhicules émettant moins de 130 grammes de CO2 au kilomètre ont connu une progression très forte au sein de notre flotte. Entre 2006 et 2007, leur part a augmenté de 50 %. » Quant à Yves Rousselle, sa réponse est encore une fois dénuée de tout euphémisme : « Nous n’avons aucune voiture propre en parc. Ils sont tous sales. Je considère que tout véhicule qui émet plus de 120 g/km de CO2 n’est pas un véhicule propre. »

En revanche, DCS Fleet annonce être à la tête d’une flotte d’une centaine de véhicules hybrides. « L’un de nos clients, une banque étrangère, possède une flotte de 60 véhicules hybrides, explique Olivier Monot, Directeur général. Ce client a une approche globale en matière de développement durable. Les véhicules en font partie et il est prêt à payer plus cher pour limiter ses émissions. Cela dit, sur notre flotte de 20 000 véhicules, cela reste microscopique. D’un autre côté, ce n’est pas complètement négligeable car nous sommes très prudents sur les valeurs résiduelles de ces véhicules. ».

Prise de conscience ou coup de pub ?

Souvent le benchmark joue à plein dans les entreprises et certains secteurs pourraient s’avérer plus consommateurs de voitures propres sous la pression de la concurrence. Pour GE Capital Solutions Fleet Services, en 2005, les laboratoires pharmaceutiques ont été les premiers à s’intéresser aux émissions de leurs flottes. « Mais, depuis, tous les secteurs y sont venus, constate Johanne Kaufling. La pression de la TVS et, aujourd’hui, de l’écopastille, concerne toutes les entreprises. Parallèlement, la question du réchauffement climatique devient de plus en plus importante. C’est devenu une problématique incontournable aussi bien en termes d’image que de réalisations concrètes. Cela se traduit par des critères environnementaux dans les appels d’offres pour les flottes. »

Pour Olivier Monot, chez DCS Fleet, le secteur bancaire reste pionnier en la matière : « Ensuite, les véhicules propres sont éparpillés dans tous les secteurs. » De son côté, Eric Trelet juge que toutes les entreprises y réfléchissent et ce, pour plusieurs raisons : la fiscalité, bien entendu, mais aussi l’image de marque. Chez ING Car Lease, Yves Rousselle estime néanmoins que les grands groupes et les entreprises moyennes ont une démarche plus structurée en la matière. « Quand une TPE commande un véhicule par an, il est difficile de savoir si, derrière, il existe une réelle volonté de respecter l’environnement. Quoi qu’il en soit, les labels écologiques des constructeurs sont demandés. Ces labels s’inscrivent dans une démarche marketing, mais il n’en reste pas moins qu’un véhicule labellisé émet moins de polluants que le véhicule qui ne l’obtient pas. »

Les loueurs ont une vision plus que nuancée sur les avantages réels des véhicules propres. Dans ces conditions, intégrer des véhicules dits «propres» dans une flotte pourrait passer pour un simple prétexte à affichage. Chez GE Capital Solutions Fleet Services, Johanne Kaufling réfute cependant la volonté de ne choisir des véhicules propres qu’en fonction d’une stratégie de communication : « Ce n’est pas ce que l’on constate car les entreprises mènent des actions très concrètes. »

L’action bénéfique des loueurs

David Velay, pour Athlon Car Lease, confirme : « L’image n’est pas le premier critère. Au-delà, les entreprises diminuent réellement leurs consommations. Et la réduction des consommations équivaut à un gain en matière de coût qui est loin d’être négligeable et qui va au-delà de l’effet d’annonce. » Yves Rousselle souligne lui aussi l’avantage d’une car policy verte sur le porte- monnaie des entreprises : « Dans un contexte de fiscalité lourde, l’intérêt financier est important. Le principe du pollueur-payeur est pris au sérieux. Les entreprises réduisent la voilure. Parallèlement, en terme de développement durable, les loueurs ont un rôle d’accélérateur en mettant à la route des véhicules neufs de dernière génération dont les émissions en matière de CO2 sont les plus faibles. Par notre action, nous accélérons le renouvellement du parc. »

Des valeurs résiduelles hypothétiques

Avant de proposer des voitures propres à leurs clients, les loueurs ont dû, bien évidemment, fixer des valeurs résiduelles pour établir leur loyer. Pour de tels véhicules, le marché de l’occasion est incertain ; d’où des difficultés à établir des valeurs résiduelles et peut-être une explication sur la frilosité des loueurs en la matière. « Ce problème des valeurs résiduelles ne freine pas nos ardeurs, se défend Olivier Monot. Cependant, nous sommes prudents et ce, d’autant plus que nous avons des canaux de revente plus restreints que les leaders de la profession. » De son côté, Eric Trelet reconnaît qu’il est trop tôt pour avoir une vision claire des canaux de revente pour ce type de véhicule. « Nous testons actuellement des véhicules électriques Cleanova. Nous allons en garder deux pour appréhender leur longévité et deux autres partiront sur le marché de l’occasion. Nous en saurons alors davantage sur les valeurs résiduelles de ce type de véhicule. »

Chez Athlon Car Lease, les modèles GPL, hybrides et flexifuel sont encore au sein des flottes de ses clients et n’ont pas encore été restitués : « Nous avons fixé des valeurs résiduelles, mais nous savons que nous prenons un risque. Dans deux ans, pourquoi le flexifuel ne serait-il pas interdit ? Néanmoins, les véhicules qui consomment moins trouveront mieux leur place sur le marché de l’occasion. Et rien n’empêche demain le Gouvernement de mettre en place un système de bonus-malus pour les véhicules d’occasion. »

Des outils pour une main verte

Face au nouveau calcul de la TVS, les loueurs ont tous réagi en mettant en place des solutions informatiques spécifiques. Les gestionnaires de flottes peuvent donc désormais arbitrer leurs choix en toute connaissance de cause.

« La nouveauté, c’est que nous raisonnons désormais en TCO, explique Yves Rousselle. Les montants de la TVS et les consommations de carburant sont des éléments parmi d’autres. Les entreprises ont donc pris des mesures pour limiter le coût de leurs flottes. Le système du bonus-malus écologique n’a fait qu’amplifier cette tendance. Dans certaines entreprises, pour conserver la paix sociale, les motorisations moins puissantes sont compensées par une des équipements en plus. » Devant cette demande croissante en matière d’économie d’énergie et de réduction des émissions, ING Car Lease a conclu un accord exclusif avec Michelin pour proposer aux gestionnaires de parc le nouveau Michelin Energy Saver. Ainsi le gestionnaire qui opte pour cette prestation est sûr que l’ensemble de ses véhicules roulent avec ce pneumatique. Economie réalisée : 0,2 litres de carburant aux 100 kilomètres en cycle mixte, soit une réduction de près de 4 grammes de CO2 au kilomètre.

De son côté, GE Capital Solutions Fleet Services a mis en place des outils appropriés dès 2006. L’ensemble du TCO est étudié, y compris la TVS et le poste carburant. Parallèlement, le loueur a lancé le programme « Clear Solutions » qui permet d’agir sur trois axes qui influent sur les émissions de CO2 : le véhicule, le carburant et le conducteur. Le programme se déroule en trois étapes pour accompagner les gestionnaires dans leurs démarches : information et pédagogie (newsletter régulière à destination des responsables de parcs, brochures informatives, étude sur la sensibilité des flottes aux thèmes environnementaux, brochure de l’ADEME sur les comportements anti-gaspillage…), conseil et action (diagnostic sur les émissions de CO2 de la flotte, analyse du coût global du parc avec l’outil Visiocost, définition d’une politique flotte plus écologique et économique…) et, enfin, accompagnement et suivi (iManage offre la possibilité de suivre les performances de la flotte et intègre les données sur le CO2…).

Une Loi aux forceps

Pour Olivier Monot, de DCS Fleet, le Gouvernement a fait passer la réforme de l’écopastille « aux forceps » et tâtonne aujourd’hui dans les processus de mise en place de cette mesure. Et de s’interroger sur les conséquences de la fiscalité sur le métier de la location longue durée : « Avec la TVS, les entreprises choisissent des motorisations moins puissantes qu’elles compensent avec des équipements supplémentaires. Nous nous retrouvons par conséquent avec des véhicules sous-motorisés à écouler en fin de contrat ; un type de véhicule qui ne correspond pas à la demande des particuliers en matière de véhicules d’occasion. »

De son côté, ALD Automobile a mis en place des outils informatiques pour calculer les émissions de CO2 des parcs de ses clients. A partir de cet outil, les commerciaux du loueur peuvent orienter les entreprises vers des véhicules pour lesquels la TVS est moins élevée. Enfin, ALD Automobile propose désormais des devis où apparaissent les niveaux de bonus et de malus. Quant à DCS Fleet, il a inséré un champ supplémentaire sur son outil informatique pour appréhender les bonus et les malus. Mais, pour Olivier Monot il reste des incertitudes quant au mode opératoire : « Qui doit faire la demande pour obtenir le bonus ? Le loueur ? Et à qui doit être versé ce bonus : aux loueurs ou aux entreprises ? » Pour Yves Rousselle, « Les modèles qui auront un malus élevé sortiront des flottes au profit de ceux qui profitent d’un bonus. » Face à la pression grandissante sur les coûts et face au durcissement de la fiscalité, les flottes pourraient être séduites par des stages à l’écoconduite. C’est le sentiment d’Arval qui doit lancer de tels stages avant la fin de l’année. En revanche Yves Rousselle a un avis plus que nuancé sur cet outil : « Les entreprises ne sont pas demandeuses. Elles demeurent assez pragmatiques, or elles ne maîtrisent pas les effets de tels stages. »

Un débat d’envergure

Pour le directeur général d’ING Car Lease, le marché est dans une phase transitoire où le système stop&start et l’hybride diesel constitueront des alternatives intéressantes. « A terme, l’hydrogène devrait s’imposer », ajoute-t-il. Et de soulever le problème de l’inadéquation entre des véhicules aux motorisations faibles et une demande des particuliers pour des puissances supérieures sur le marché de l’occasion. « A terme, il faudra instituer un système de bonus-malus sur ce marché de l’occasion », affirme-t-il. Et de pointer la situation paradoxale des véhicules utilitaires qui, aujourd’hui, ne sont pas taxés.

De son côté, GE Capital Solutions Fleet Services propose aux entreprises des livrets où figurent les bonnes pratiques de conduite pour que chaque utilisateur dispose d’éléments pour adapter son comportement. Le loueur travaille sur la communication avec des informations ciblées diffusées aux entreprises et à leurs conducteurs. Pour Johanne Kaufling, « la mobilité connaît une mini-révolution ».

Eric Trelet estime, quant à lui, que les commerciaux vont avoir un rôle grandissant en matière de conseil sur le développement durable. « Cela étant, du jour au lendemain, la planète ne va pas être couverte de véhicules électriques ou hybrides. La solution ne passera néanmoins pas une baisse des émissions de CO2. Dans ce contexte, une marque est à surveiller de près, à savoir BMW qui obtient des émissions de CO2 limitées tout en conservant la puissance de ses moteurs. Quant au véhicule hydrogène, il est déjà prêt, mais il lui reste des barrières à franchir.

Quoi qu’il en soit, il n’existe pas de réponse tranchée en la matière. Les entreprises sont obligées d’avoir une démarche plus économique qu’écologique. » Athlon Car Lease résume le problème par la règle des trois P : Profit, People, Planet. Ou comment concilier profit, bienêtre et environnement ? Un vaste débat qui dépasse le simple univers des flottes.

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