Les progiciels ont l’âge de raison

Après avoir connu les belles années de la jeunesse, le marché des logiciels de gestion de flottes atteint la maturité. Un âge de raison où remporter de nouveaux contrats nécessite davantage d’efforts. Face aux éditeurs, les responsables de flottes doivent rester vigilants et s’assurer de leur pérennité.

- Magazine N°136
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Si le marché des logiciels de gestion de flottes a connu de belles années, il semble désormais atteindre la maturité. Laurent Figiel dirige As-Tech Solutions. Présent sur le marché depuis 1981, il occupe une place privilégiée qui lui permet d’analyser avec acuité son évolution : « Le chiffre d’affaires global du marché stagne depuis plusieurs années. Dans ce contexte, notre activité a progressé de 10 % l’an au cours des cinq dernières années ; ce qui explique que notre part de marché progresse automatiquement. Nous sommes passés d’un marché d’équipement à un marché de renouvellement. De plus, certains acteurs se sont lancés dans une spirale de guerre des prix provoquant une chute du coût des licences. De fait, ces acteurs ont connu une baisse significative de leur chiffre d’affaires sur les dernières années et sont désormais dans une position délicate. Le marché ne pourra pas faire l’économie d’une consolidation dans les prochaines années impliquant à terme la disparition de certains logiciels. » Et pourtant, les éditeurs que nous avons interrogés annoncent tous des volumes d’activité en progression. C’est le cas d’Infoparc. Pour Jean-Michel Julian, son directeur commercial, son chiffre d’affaires a progressé de 10 % en 2007 par rapport à 2006. « Il s’agit d’un marché de niche qui n’est pas extensible à l’infini, explique Jean- Michel Julian. Mais le taux d’équipement croît de manière phénoménale. L’informatique de gestion est entrée dans les mœurs. Notre chiffre d’affaires continue de progresser car nous sommes les seuls à avoir investi massivement il y a 4 et 5 ans en créant une version full-web de notre logiciel. Cet investissement lourd nous a permis de croître et d’augmenter notre part de marché. Nous sommes leaders et nous voulons conforter nos positions en élargissant le marché par une politique de communication ambitieuse. Par ailleurs, notre développement passera aussi par l’international. »

Une stratégie à l’international adoptée également par Delta Tech qui lance cette année son logiciel Winflotte en version internationale et qui espère une progression de son chiffre d’affaires comprise entre + 20 et + 50 %.

Des relais de croissance Ciblés

L’optimisme est également de rigueur chez Europarck, éditeur du logiciel Parck. « Notre chiffre d’affaires a progressé de 15 % en 2007, annonce Franck Lallet, Directeur commercial. Notre progression est due à deux phénomènes. Première raison, nous avons été retenus par des entreprises publiques suite à des appels d’offres sur lesquels nous nous positionnons avec davantage d’acuité. Ensuite, le chiffre d’affaires généré par les services (reprise des données, paramétrage, formation, maintenance…) a progressé également car le marché est de plus en plus demandeur. Cela étant, ce marché reste étroit avec seulement 5 ou 6 acteurs stables. La gestion de flottes est un domaine complexe sur lequel les éditeurs généralistes s’aventurent assez peu et ce, d’autant que le marché n’est pas extensible. Néanmoins, si les grandes flottes sont équipées, il existe des relais de croissance auprès des flottes plus modestes. »

Et, pour Franck Lallet, le marché est loin d’être saturé : « Tous les jours, je rencontre des entreprises qui gèrent leurs flottes sous Excel. La cible des grandes entreprises est limitée, mais elle ne représente pas notre axe de développement principal. » Autre évolution du marché, la gestion de flotte est devenue pour Franck Lallet un métier spécifique qui demande des outils dédiés : « Il y a 15 ans, nous avions face à nous des gestionnaires de parc qui étaient majoritairement des techniciens. Aujourd’hui, le métier a changé pour se concentrer sur la réduction des coûts. » D’où une demande grandissante d’outils dédiés permettant une analyse fine de tous les postes budgétaires.

Yann Dépond, Directeur général adjoint de Delta Tech, l’éditeur du logiciel Winflotte, considère comme Laurent Figiel que les entreprises ne sont plus en phase d’équipement, mais de renouvellement. « Désormais chacun des acteurs a ses parts de marché. » Le marché est donc stabilisé et, dans ces conditions, Yann Dépond souhaite s’orienter à l’international pour développer son activité. Pour le directeur général adjoint de Delta Tech, les parcs de dimension modestes ne constituent pas une cible prioritaire, car « ils ne s’équipent pas de progiciels ».

Autre évolution à terme pour les éditeurs : la gestion pour compte. « La gestion des parcs automobiles est de plus en plus externalisée, explique Yann Dépond. Les entreprises ont besoin de services autour du logiciel. Il s’agit de reprise des données, de reporting… Il y a une demande grandissante de services et les éditeurs ont un rôle majeur à jouer en la matière. ».

La puissance du capital

Laurent Figiel est l’un des rares à s’avancer sur un chiffre d’affaires global du marché. Le directeur d’As-Tech Solutions estime à deux millions d’euros le chiffre d’affaires du segment des flottes publiques et à deux millions d’euros également celui du segment des flottes privées. Yann Dépond avance d’autres chiffres. Pour lui, le chiffre d’affaires global des progiciels de gestion de flottes atteint environ 25 millions d’euros : 5 millions d’euros pour les flottes privées,8 millions pour les flottes du public et 12 millions d’euros pour les logiciels dédiés à la gestion des flottes des loueurs de longue et de courte durée, ce dernier secteur étant prospecté par des éditeurs spécifiques comme Vega Systems ou Fimasys. Les quatre à cinq acteurs principaux sur le marché des flottes privées et publiques – As-Tech Solutions, Delta Tech, Europarck, Infoparc, Aductis et son logiciel Atal -, sont donc présents depuis de nombreuses années, plus de 25 ans pour certains.

Si les prédictions de Laurent Figiel se réalisent, certains acteurs devraient disparaître. Or, face à des éditeurs indépendants, deux d’entre eux ont un actionnariat stable et puissant. C’est le cas d’Infoparc qui appartient à Icare depuis 1998, elle-même société du groupe Europ Assistance. De son côté, Delta Tech a été racheté en 2006 par BNP Paribas. Ces deux sociétés pourraient mener des opérations de croissance externe, mais Jean-Michel Julian affirme que ce dossier n’est pas à l’ordre du jour chez Infoparc. La stabilité et la puissance de l’actionnariat ne sont pas anodines dans un marché où l’un des critères de choix des entreprises est la pérennité de leur outil. De plus, un actionnariat puissant permet d’investir en recherche et développement, un critère déterminant pour des produits hightech qui sont condamnés à évoluer sous peine de disparition.

L’effet « Canada Dry »

Et les évolutions technologiques se succèdent à un rythme effréné. Après le passage de Dos à Windows au milieu des années 1990, un nouveau saut technologique a pris son élan au début des années 2000. L’ensemble des outils passe aujourd’hui par Internet. Infoparc a été le premier à proposer une version full Web de son logiciel SIP 2. Après 18 mois d’études préalables et deux ans de développement, la version Ethernet du logiciel a vu le jour en 2004. « Il s’agit d’une date importante pour Infoparc », se réjouit Jean-Michel Julian. Pour le directeur commercial d’Infoparc, le passage à la version full-web recèle toutes les vertus. « Cette version adopte une architecture client-léger. Tout est hébergé sur un serveur, même l’application. Il est accessible depuis n’importe quel poste utilisateur équipé d’un logiciel de navigation Web. L’accès à l’application est limité ou non selon le profil de l’utilisateur. Cette solution présente l’avantage de simplifier la maintenance. » Et de préciser : « Les autres solutions Internet de gestion de flottes utilisent la technologie Citrix pour fonctionner en réseau. Ce n’est pas une technologie Internet. Citrix transforme l’architecture client/serveur en architecture client léger, mais il faut installer une partie de l’application sur le poste utilisateur. Avec notre version full-web, rien n’est installé sur l’ordinateur de la personne qui se connecte. Les autres solutions sont des habillages. » Et d’évoquer l’effet « Canada Dry » : « Cela ressemble à l’Internet mais ça n’en est pas… »

Etre ou ne pas être full-web

Comme sur d’autres marchés, le benchmark fonctionne à plein puisque les autres logiciels sont désormais accessibles via Internet. Ainsi, Central-Parc d’As-Tech Solutions a été réécrit intégralement en Dot Net dans un environnement Web. Développé par Microsoft, ce langage est devenu l’un des deux standards du marché avec Java. « Internet a surtout permis d’accéder à son logiciel de gestion de parc à partir d’un poste connecté au Web », explique Laurent Figiel.

De son côté, Europarck propose depuis toujours à ses clients d’installer son logiciel Parck en réseau. L’éditeur installe soit un réseau local, soit un réseau distant qu’il crée en utilisant la technologie Citrix. « Nous avons décidé de développer progressivement des modules en technologie full web, explique Franck Lallet. Seules nous intéressent les technologies qui répondent à une problématique de nos clients. Je ne nie pas l’intérêt de la technologie full web, mais elle n’est pas toujours utile et répond surtout à un phénomène de mode. » Ce qui n’empêche pas Europarck de proposer désormais son module de gestion des réservations des véhicules en pool en technologie full-web. « Nous ne le faisons pas pour suivre la mode, insiste Franck Lallet, mais parce qu’il existe une vraie demande : n’importe quel utilisateur référencé doit pouvoir réserver un véhicule depuis n’importe quel poste informatique. »

De la fluidité de l’information

De son côté, Delta Tech propose cette année la version fullweb de Winflotte et Winflotte Analytics, un nouveau logiciel full-web de reporting stratégique pour le suivi et l’analyse des indicateurs de gestion de la flotte.

Le passage des progiciels sur le Web, quelle que soit la technologie retenue, présente de nombreux atouts. Il a permis notamment de développer des interfaces avec les fournisseurs. Les loueurs, les pétroliers proposent tous via leur Extranet des services aux gestionnaires de parc. Il est facile désormais d’extraire des fichiers de facturation et de les intégrer aux progiciels de gestion de parcs. Sans Internet, le client devait attendre que le fournisseur lui envoie ces données. Ce n’est plus envisageable pour des raisons de rapidité et de souplesse d’utilisation. Parallèlement, Internet rend plus facile la remontée d’informations. Aujourd’hui, la gestion de parc se fait de plus en plus à deux niveaux : le premier centralise l’information qu’il dispatche ensuite en région. Le responsable de la flotte doit mettre l’information à disposition de plus en plus de personnes disséminées géographiquement. Le nombre de poste utilisateurs est en croissance. Les configurations techniques sont hétérogènes et le matériel informatique parfois vieillissant. L’outil Internet rend la circulation de l’information beaucoup plus fluide.

Les logiciels en question

Face à ces nombreux outils, le gestionnaire de parc doit se poser les bonnes questions pour choisir celui qui correspondra le mieux à ses attentes. Tout d’abord, il doit cerner ses besoins en fonction du degré d’externalisation de la gestion. Une flotte qui possède un atelier intégré n’aura pas les mêmes besoins qu’une flotte gérée en location longue durée avec service. Pour Laurent Figiel, un gestionnaire doit se demander quels sont les tableaux de bord et analyses dont il souhaite disposer à terme avec son logiciel : « Ce recensement permet de définir les processus internes à mettre en place et les modules à acquérir pour y parvenir. La réalisation d’un cahier des charges qui énumère les principaux modules souhaités et le niveau de services désiré de la part du prestataire me paraît un minimum. »

Pour Franck Lallet, l’entreprise doit définir les fonctionnalités qu’elle souhaite utiliser : « L’important ne réside pas dans ce qu’est capable de faire le logiciel, mais dans ce que l’entreprise veut faire avec le logiciel. » Le directeur commercial d’Europarck conseille par ailleurs de définir les besoins des autres départements de l’entreprise : ressources humaines, comptabilité, direction générale… Il faut également définir les caractéristiques du parc et de l’entreprise : s’agit-il d’une flotte importante ou non, quel est le mode de financement, quelles sont les spécificités des véhicules, quel est le degré d’externalisation ? Autre question à évoquer : comment le logiciel doit-il dialoguer avec le système informatique de l’entreprise ?

Si la rédaction d’un cahier des charges complet n’est pas toujours utile, en revanche la définition des besoins est indispensable. Grâce à ce document, les éditeurs vont pouvoir apporter une réponse personnalisée. La démonstration, étape cruciale, correspondra ainsi à la problématique spécifique de l’entreprise.

Priorité à la pérennité

« Pour départager les logiciels entre eux, il faut les comparer selon deux axes, conseille Jean- Michel Julian : l’aspect fonctionnel et l’aspect technique. Les progiciels spécialisés couvrent toutes les fonctionnalités, mais encore faut-il que la profondeur fonctionnelle réponde aux besoins de l’entreprise. Il ne faut pas rester en surface, mais étudier jusqu’à quel degré de finesse peut aller le logiciel pour chaque fonctionnalité étudiée. Ensuite, il faut vérifier le mode de navigation entre les différentes fonctions. Le passage d’un écran à un autre doit être homogène. Deuxième point, il faut tester les performances du progiciel. Lorsque la flotte est importante, le logiciel doit être capable de sortir rapidement un état. Par ailleurs, le gestionnaire de parc doit s’assurer que la technologie utilisée n’est pas vieillissante. Sinon le logiciel sera rapidement obsolète. Enfin, il faut appréhender la pérennité de l’éditeur. Pour cela, il ne faut pas hésiter à demander ses références en matière de clientèle. » Laurent Figiel insiste tout autant sur la pérennité de l’éditeur. « Un bon indicateur est l’évolution du chiffre d’affaires sur les trois dernières années. Si ce chiffre stagne ou régresse, on est en droit de se poser sérieusement la question de la pérennité. »

Analyste et technicien

Franck Lallet insiste également sur ce point et met également en avant la faculté d’adaptation de l’outil aux besoins de l’entreprise. « Le logiciel doit être modulable, explique-t-il. La fiscalité change régulièrement : le logiciel est-il capable de s’adapter ? Le parc peut également changer de périmètre : le logiciel doit également suivre. » Et un domaine qui n’était pas pris en charge par le gestionnaire peut l’être demain ; d’où un besoin de modularité. Parallèlement, pour Franck Lallet, le service délivré autour du logiciel devient un critère de choix de plus en plus important. Les entreprises recherchent désormais des éditeurs capables d’assurer la reprise de données, la création d’interfaces, la formation des utilisateurs, la mise en place d’une hotline…

Par ailleurs, l’avenir des progiciels passe par leur faculté à communiquer avec l’extérieur, mais aussi avec les différents services de l’entreprise en interne. A titre d’exemple, l’informatique embarquée va se développer pour alimenter la base de données du logiciel. Les communications seront de plus en plus fluides. Le gestionnaire devra alors se demander avec qui il doit communiquer et comment. Il devra également organiser les flux d’informations. Un métier d’analyste et non plus de simple technicien.