La maintenance prédictive des poids lourds se généralise

Nouveau levier de croissance pour l’industrie poids lourds, la maintenance prédictive en phase de généralisation vise une disponibilité garantie des flottes de véhicules industriels. Elle se heurte toutefois à la méfiance des transporteurs face à la possible ingérence des constructeurs dans l’entretien des parcs.

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Depuis près de deux ans, après avoir lancé sur le marché de nouvelles générations de poids lourds connectés, les constructeurs de véhicules industriels (VI) et leurs réseaux d’après-vente ont progressivement mis en place des services de maintenance prédictive. Ils s’appellent MyIveco Way Solutions, Predict chez Renault, Truck Monitoring chez Volvo Trucks, Mercedes UpTime, MAN Service Care ou encore plans de maintenance flexible chez Scania.

Tous ont pour point commun la connectivité étendue des camions qui transfèrent à distance leurs données techniques « d’état de santé » vers des serveurs dotés d’intelligence artificielle. Via des capteurs, calculateurs ou encore des caméras embarquées, les principaux composants matériels des camions sont alors sondés en continu pour en mesurer les performances et l’état d’usure.

Les véhicules embarquent aussi des passerelles télématiques de communication qui collectent ces données techniques et les transfèrent sur le cloud via les réseaux 3G/4G ou wi-fi. Ce sont ensuite des algorithmes auto-apprenants intégrés aux serveurs informatiques des constructeurs qui traitent un flux continu d’informations de façon à diagnostiquer les véhicules, voire à prédire les risques de défaillance ou de panne imminente. L’expertise humaine du technicien d’atelier est ainsi remplacée par celle de machines offrant d’énormes puissances de calcul et une fiabilité de prédiction proche des 100 %. Tous les récents poids lourds intègrent en usine ces fonctions de télédiagnostic que les transporteurs peuvent activer dès lors qu’ils souscrivent à des contrats d’entretien auprès de leurs fournisseurs. Les objectifs sont multiples. Il s’agit d’abord d’alimenter régulièrement les entreprises en rapports de maintenance afin d’anticiper les entretiens et les immobilisations des camions. À l’aide de documents de synthèse sur l’état de la flotte envoyés aux responsables de parc par e-mail ou accessibles sur des portails internet dédiés, les transporteurs sont informés de manière proactive des interventions à prévoir.

Les réseaux d’entretien indépendants

Parallèlement aux constructeurs VI, les loueurs et les réseaux d’entretien indépendants s’affairent à démocratiser la maintenance prédictive. Ils cherchent à connecter leurs propres outils numériques et réseaux informatiques au cloud des constructeurs pour collecter eux aussi les données techniques pour la maintenance prédictive. Les loueurs (par exemple Clovis, TIP ou Fraikin) veulent garantir la disponibilité optimale de leur parc et garder un œil, à distance, sur l’entretien des véhicules en cours de location. Ils espèrent ainsi réduire de près de 20 % le coût total de possession des flottes, notamment via des contrats d’assurance et d’entretien minorés puisque les véhicules gagnent en fiabilité et, en théorie, ne tombent plus en panne. À défaut d’accords avec les constructeurs encore réticents à ouvrir leurs systèmes, de plus en plus de réseaux d’entretien proposent aux transporteurs des boîtiers télématiques de seconde monte ou des dongles OBD (boîtier se branchant sur la prise diagnostic des véhicules). Ces solutions, bien que moins précises, permettent de collecter suffisamment de données clés afin de commercialiser auprès de leurs clients des services numérisés. À l’avenir, vraisemblablement sous l’effet de la loi d’orientation des mobilités (LOM), les constructeurs devront accepter de partager les données techniques des camions et l’accès à leurs serveurs de traitement.

L’entretien s’adapte à l’usage réel

L’enjeu est également d’entretenir les véhicules non plus à échéance kilométrique théorique mais plutôt lorsque cela s’avère nécessaire, en fonction de l’urgence réelle déterminée par l’analyse des données techniques. Les constructeurs promettent une réduction des immobilisations, en général un entretien de moins par an en moyenne. Grâce à la mutualisation des données sur des serveurs accessibles par n’importe quel atelier partout dans le monde, les camions peuvent être réparés aussi bien dans leur centre PL habituel que dans tout autre en France ou à l’étranger. Pour chaque PL les techniciens ont accès en ligne à l’historique des interventions, aux références des pièces ou aux commentaires des réparateurs, sans avoir à contacter le transporteur ou son atelier référent. Les ateliers comptent ainsi optimiser leur logistique interne en anticipant mieux les commandes de pièces détachées et en diminuant leurs stocks. Ils affirment en outre que le télédiagnostic amont des camions permet de limiter les temps d’intervention. Notons au passage que cette numérisation de la gestion de l’entretien a nécessité de refondre les processus traditionnels, de former les ateliers au télédiagnostic et au service proactif avec les clients.

Un autre objectif des constructeurs, moins avouable, consiste à rapatrier un plus grand nombre de véhicules dans leurs propres réseaux d’entretien. L’industrie poids lourds espère compenser les investissements nécessaires à cette numérisation de la maintenance qui touche autant la production des camions que l’ensemble des ateliers jusqu’à leurs forces de vente. En clair, l’industrie poids lourds fait peu à peu évoluer son modèle économique vers le service aux transporteurs.

Les transporteurs encore méfiants

Dans la pratique, le télédiagnostic peine à se généraliser auprès des transporteurs. En 2019 en France, on comptait en moyenne un millier de véhicules bénéficiant des services d’entretien prédictif chez chaque fournisseur, contrairement à leurs ambitions de plusieurs dizaines de milliers de véhicules télédiagnostiqués. En cause, l’obligation pour les entreprises de souscrire à des contrats Gold ou Premium souvent onéreux, auxquels s’ajoutent quelques dizaines d’euros d’abonnement mensuel aux services connectés (par exemple 22 euros/mois pour le service Mercedes UpTime).

Certains restent méfiants face à l’opacité des services de maintenance prédictive et reconnaissent une forme d’inquiétude liée à l’intrusion des constructeurs VI dans la gestion opérationnelle et technique de leur métier. Car au-delà de l’analyse des données d’entretien, la connectivité des camions donne accès à la géolocalisation des tournées, aux informations d’utilisation par les conducteurs, aux consommations, etc. En réponse, les fournisseurs promettent que seules les informations fournies par les transporteurs sont employées et que ces derniers restent maîtres des données qu’ils souhaitent ou non partager. Un argument difficile à vérifier !

Côté tarif, l’argument opposé au surcoût de la maintenance prédictive concerne en premier lieu la suppression des dépannages sur route facturés approximativement 1 000 euros. À demi-mot pour justifier leur lente appropriation par les entreprises, les réseaux de SAV reconnaissent aussi des difficultés à bien former et faire comprendre à leurs forces commerciales ces services de télédiagnostic proposés aux clients.

À terme, avec l’avènement annoncé des véhicules autonomes, le télédiagnostic sera impératif. Sans conducteur pour réagir en cas d’anomalie ou lorsqu’un voyant du tableau de bord indique une défaillance (des voyants qui disparaîtront probablement en l’absence d’humains pour les observer ou même de cabine de tracteur), le risque de laisser un véhicule mal entretenu à la route est trop grand.

Standardiser le télédiagnostic

L’industrie poids lourds, incluant constructeurs, carrossiers, équipementiers et gestionnaires d’infrastructures routières, généralise actuellement la connectivité des composants critiques des véhicules. Aidée par les opérateurs de télécommunication, fournisseurs de systèmes IoT (internet des objets) et éditeurs développeurs d’intelligence artificielle, elle travaille à renforcer les capacités d’autodiagnostic et de transfert de données des systèmes intelligents intégrés aux camions. L’objectif est de tester en conditions réelles le recours aux réseaux 5G ou wi-fi à très haut débit, autorisant la remontée d’informations de plus en plus complètes et lourdes en termes de poids informatique.

Il s’agit également de valider puis standardiser la bonne communication des équipements avec les infrastructures routières et avec les systèmes d’information des acteurs de l’entretien poids lourds à l’échelle mondiale. La maintenance prédictive commence aussi à s’attaquer remorques (voir l’encadré ci-dessous) et aux engins logistiques (chariots, AGC, transpalettes, etc.). À échéance, l’objectif est de garantir un taux de disponibilité entre 95 et 100 % du parc de véhicule routiers.

Le télédiagnostic gagne les remorques

D’abord proposé sur les tracteurs et porteurs de dernière génération, le télédiagnostic migre vers les semi-remorques. À l’image des constructeurs, les carrossiers se lancent aussi dans la maintenance prédictive de leurs produits. Grâce au multiplexage des réseaux électroniques des véhicules, les systèmes électroniques de freinage (EBS), les essieux, les groupes frigorifiques sont interconnectés via des boîtiers télématiques similaires à ceux déployés dans les tracteurs. Adossés à des spécialistes de l’analyse de données (fournisseurs spécialisés, start-up de l’IoT ou télématiciens), les carrossiers remontent les données techniques sur le cloud ou des applications mobiles. Les ateliers adaptent ainsi les intervalles standards des plans d’entretien des semis. Ces services impliquent des surcoûts à l’achat ou la souscription à des abonnements mais, selon les carrossiers, ils baissent le coût total de possession (TCO) du parc, avec un impact positif sur la sécurité. Certains transporteurs s’affranchissent en conséquence des roues de secours, considérées comme inutiles, pour gagner en charge utile et économiser une centaine d’euros à l’achat. La prochaine étape pour les fournisseurs consiste à coupler les données de télédiagnostic des remorques à celles des tracteurs pour optimiser les passages en atelier.

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