Sécurité routière : la mesure des 80 km/h examinée par le Sénat

Mercredi 24 janvier, le délégué interministériel à la sécurité routière Emmanuel Barbe a été entendu en commission au Sénat pour justifier la future limitation de vitesse à 80 km/h sur les routes départementales non dotées d’un séparateur de voies.

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Audition Emmanuel Barbe Senat 24 janvier 2018
(c) Sénat

Début janvier, le Comité interministériel de la sécurité routière (CISR) a annoncé 18 mesures visant à réduire la mortalité routière. Parmi celles-ci, la réduction de la vitesse maximale sur les routes à double sens sans séparateur central dès juillet 2018, très impopulaire et très contestée, notamment parce que les résultats des expérimentations effectuées en France n’ont pas été communiqués. C’est pourquoi le délégué interministériel à la sécurité routière Emmanuel Barbe a été auditionné mercredi par la commission des lois et la commission de l’aménagement du territoire et du développement durable du Sénat. Les sénateurs ont également annoncé la création d’un groupe de travail sur le sujet.

Une insuffisance d’éléments justificatifs

« Nous n’avons pas d’opposition de principe aux mesures qui ont été annoncées, y compris à la limitation de vitesse à 80 km/h a précisé Hervé Maurey (Eure – Union Centriste), en introduction à l’audition. Simplement, nous avons besoin d’éléments pour apprécier si cette mesure est utile, légitime et nécessaire. » Le sénateur a pointé le manque de fiabilité des chiffres communiqués concernant l’effet de cette mesure sur les émissions de polluants atmosphériques, mais aussi l’impact négatif sur les temps de trajet pour les habitants des territoires ruraux ne disposant pas d’alternative à la voiture individuelle ou encore l’absence de mesure concernant la qualité des infrastructures routières. « Il ne faudrait pas que cette limitation de vitesse soit imposée pour compenser le fait que nos routes soient de moins en moins dans un état satisfaisant, a-t-il déclaré. Et l’on voudrait aussi éviter qu’on limite la vitesse dans le but d’user moins rapidement nos routes. »

Une mesure de « bon sens » et de « rupture »

Emmanuel Barbe a quant à lui d’abord rappelé que la mesure a fait l’objet de plusieurs consultations, avec notamment le bureau du conseil national de la sécurité routière, les associations d’élus (AMF, ADF, ARF, France urbaine), les parties prenantes et plusieurs parlementaires.

Il a ensuite défendu une « mesure de bon sens » : « Il est difficile de mon point de vue de contester, parce que c’est véritablement du bon sens, que baisser la vitesse diminuera mécaniquement les accidents, a-t-il indiqué. Lorsque l’on diminue la vitesse, on augmente d’abord la chance d’éviter un accident, et en cas d’accident nous allons diminuer sa gravité. Je vous rappelle que la vitesse, c’est une règle de puissance : toute diminution de la vitesse entraîne une capacité à s’arrêter ou à réduire le choc qui n’est pas proportionnelle mais exponentielle. »

Pour le délégué, la mesure des 80 km/h est avant tout une « mesure de rupture » qui permettra de faire repartir la mortalité routière à la baisse. « Depuis trois ans nous sommes en hausse, on a réussi aujourd’hui à endiguer la hausse mais le bilan de 2017 sera un bilan de stagnation, plutôt négatif », a-t-il annoncé. Et si le CISR a préféré une mesure généralisée à des limitations adaptées à chaque tronçon, c’est avant tout par mesure de simplicité, mais aussi en raison du principe d’homéostasie du risque » : « Quelqu’un roule toujours à la vitesse maximum à laquelle il pense qu’il peut aller. C’est pour cela qu’il y a assez peu d’accidents la nuit en temps de brouillard », a expliqué le délégué.

Une démonstration par les faits en France

Emmanuel Barbe a également défendu les études scientifiques ayant servi à valider la mesure : « Elles ont été le fait d’un Suédois puis d’un Norvégien qui ont démontré, en compilant des études effectuées dans le monde entier, que lorsque l’on diminue la vitesse moyenne pratiquée sur les routes, on a une baisse mécanique des accidents. Ces études sont mises à jour régulièrement et sont tout à fait étayées », a affirmé le délégué.

Des résultats qui selon lui ont été démontrés par les faits en France : « En 2002, on implante les radars. L’annonce de ces radars a un effet performatif extraordinaire puisque les Français s’imaginent tout d’un coup qu’il y en a partout et se mettent à ralentir fortement, sur le réseau dont nous parlons, c’est-à-dire celui qui sera visé par la mesure des 80 km/h. Entre 2002 et 2005, on assiste à une baisse de la vitesse pratiquée de 7 %, et dans le même temps on assiste à une baisse de la mortalité de 37 %. »

Toutefois, Emmanuel Barbe a aussi annoncé que les résultats de l’étude menée par le Cerema sur deux tronçons limités à 80 km/h seraient publiés. Reste que leur but était de « mesurer l’effet de la baisse des vitesses maximales autorisées sur la baisse des vitesses moyennes pratiquées, et non pas sur l’accidentologie », a précisé le délégué. Ils n’apporteront donc a priori pas d’éclairage supplémentaire.

Danemark, temps perdu, augmentation des recettes : les démentis du délégué

Enfin, l’audition a été l’occasion de démentir plusieurs informations.  Emmanuel Barbe a ainsi nié négliger les infrastructures : « Naturellement, il faut continuer à améliorer nos routes, a-t-il déclaré. D’ailleurs, la pose de ronds-points en France a beaucoup contribué à la baisse de l’accidentalité, de même que l’amélioration des voitures. La sécurité routière est un triptyque. Mais il y a aujourd’hui seulement un nombre réduits d’accidents qui ont pour cause exclusivement le réseau. Il faut travailler à des routes plus “pardonnantes” des fautes et des erreurs humaines. »

Face à ceux qui lui reprochent une augmentation des recettes, le délégué a rappelé que l’argent récolté suite à l’instauration de la mesure serait utilisé à l’amélioration des hôpitaux. « Au demeurant, il y a 20 % des titulaires du permis de conduire français qui ont tous leurs points, et parmi eux plus de 32 millions qui ont tous leurs points depuis plus de 4 ans, ce qui montre parfaitement qu’on peut parfaitement  ne pas être flashé et respecter les vitesses, a pointé le délégué. D’autant qu’il y a aujourd’hui toutes sortes de systèmes embarqués qui sonnent dès qu’on s’approche ou dépasse la vitesse autorisée. »

Il a également signalé que l’ambassade du Danemark avait démenti l’information selon laquelle la vitesse limite passerait de 80 à 90 km/h sur les routes nationales : seuls 100 km de route sont concernés, qui disposent d’aménagements spécifiques.

Enfin, Emmanuel Barbe s’est défendu d’instaurer une mesure « anti-rurale » : selon lui, la réduction de vitesse fera perdre peu de temps mais sera utile à la société en réduisant la mortalité routière. « Rappelez-vous la France a été immobilisée lorsqu’on a mis le permis à points. Et aujourd’hui cette mesure est acceptée parce que nos hôpitaux sont beaucoup moins remplis de victimes de la route », a-t-il rappelé.

Toutefois, ces arguments n’ont pas convaincu les sénateurs qui comptent approfondir leurs investigations via le nouveau groupe de travail.

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