Les conducteurs du transport routier revalorisés

Entre les conditions de transport liées au covid-19 et l’instauration du Paquet Mobilité dans l’UE, l’effectif des conducteur du transport routier s’est amoindri. Ce qui amène les entrepreneurs à miser sur la formation et à accorder à leurs salariés des améliorations salariales et sociales compensant la hausse du coût de la vie.
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Sous l’angle social, 2022 aura été bénéfique pour les conducteurs du transport routier de marchandises (TRM). Ces conducteurs ont ainsi bénéficié de deux améliorations successives de leurs conditions de travail et de salaires. D’autant que la hausse des prix provoquée par la guerre en Ukraine est survenue en pleine pénurie de conducteurs. Une pénurie générée par trois phénomènes : la désaffection pour le métier créée par les conditions de travail lors du covid-19 ; la réduction du vivier européen de conducteurs routiers provoquée par la guerre en Ukraine ; et le retrait des transporteurs est-européens du marché de l’Ouest à cause de l’entrée en vigueur du Paquet Mobilité.

Les jeunes conducteurs

S’y est ajoutée la désaffection pour le métier des jeunes générations de conducteurs de 18 à 40 ans, soit 39 % de cette population. Leur taux de relève atteint à peine 0,34 % des départs en retraite. En face, les conducteurs de plus de 51 ans représentent encore 25,5 % des salariés actifs (chiffres 2022 du ministère de la Transition Écologique). Les chefs d’entreprises du transport ont aussi craint que cette désaffection freine leur transition énergétique. Celle-ci exige en effet des conducteurs rapidement adaptables. De plus, depuis que le Paquet Mobilité garantit que « la rémunération des conducteurs s’effectue selon les normes du pays où le service de transport a été fourni », toute hausse des salaires ouest-européens crée un effet de repoussoir des transporteurs de l’Est. Et ces derniers peinent déjà à assumer leurs propres hausses salariales.

Première augmentation

Les organisations patronales du transport FNTR et OTRE ont donc bien accueilli les revendications des conducteurs exprimées lors des négociations annuelles obligatoires (NAO). Quatre accords ont ainsi été signés. Les minimas conventionnels de branche ont été augmentés rétroactivement de 5 % au 1er février 2022, avec une nouvelle hausse de 1 % au 1er mai. Un second accord prévoyait une amélioration du panier de soins avec un relèvement du plafond minimum de la Sécurité sociale à 1,4 %, au lieu de 1 % auparavant, au 1er juillet 2022. Mais aussi la création d’une garantie incapacité conventionnelle à hauteur de 0,5 % du salaire, avec répartition de la cotisation à parts égales entre employeur et salarié.
Les employeurs se sont aussi engagés à mettre en place cinq dispositions à partir du 1er mars 2022. Soit une autorisation de deux jours d’absence rémunérée pour l’hospitalisation d’un enfant ; l’allongement du préavis de démission à deux semaines ; la réduction du délai de carence maladie conventionnelle en cas d’hospitalisation ; un accord-cadre d’épargne salariale, non contraignant pour les entreprises mais accessible aux TPE-PME ; et la révision du statut des cadres.

Seconde augmentation

Arguant de la hausse du coût de la vie, les salariés des transporteurs ont lancé, sous la férule des organisations syndicales CFDT, CFTC et CFE-CGC, un mouvement de grève le 27 juin dernier. Avec la volonté d’obtenir une revalorisation salariale par rapport aux hausses successives du SMIC dues à l’inflation. Pour éviter tout conflit social, les fédérations du transport Union-TLF, FNTR, FNTV et OTRE ont accordé, le 22 juillet, une revalorisation. Celle-ci a atteint 8 % pour les ouvriers et employés, et 5 % pour les cadres, afin de maintenir les écarts conventionnels par rapport aux hausses du SMIC.

Cette revalorisation a donc inclus la revalorisation de 2,01 % du SMIC au 1er août. Et elle s’est appliquée au 1er septembre 2022 pour les entreprises adhérentes aux organisations professionnelles. L’accord prévoyait aussi que les partenaires sociaux se retrouveraient en septembre. Les objectifs : l’instauration d’un treizième mois, le lancement d’un plan volontariste de réduction des accidents du travail et des maladies professionnelles, et la mise en place d’une protection sociale renforcée par une prévoyance lourde et une complémentaire santé.

Le chargement fait débat

Un autre sujet avait été engagé dès février : les mauvaises conditions d’accueil des personnels de conduite par les donneurs d’ordres et les clients finaux durant la crise sanitaire et jusqu’en 2022. Les conducteurs se sont par exemple trouvés contraints à des attentes ou à l’obligation de décharger ou recharger leurs véhicules. Or, ces opérations se font au détriment de la productivité du conducteur et aux risques du transporteur. Ce dernier n’est en effet pas propriétaire du chargement, .

Les transporteurs s’étaient donc engagés à créer, avec l’aval de l’État, une commission mixte interministérielle. Son but : interdire la manutention sur les quais des clients par les conducteurs, et pour normaliser leurs conditions d’accueil. Mais cette idée s’est heurtée à un refus de l’Association des utilisateurs de transport de fret (AUTF). Celle-ci a souhaité « maintenir le caractère supplétif des contrats-types ». Et s’est opposée à « toute mesure normative entravant la liberté de commerce et de contractualisation ». L’AUTF a cependant proposé la création d’un groupe de travail destiné à cerner les principaux problèmes et à leur opposer les règles existantes et des conditions de contrôle.

Dialogue suspendu

Intervenant dans le débat parce qu’elle réunit les fédérations du transport et les chargeurs afin « d’améliorer les performances et donc la compétitivité de la filière transport de marchandises et logistique », l’association France Logistique, créée en 2020 par Anne-Marie Idrac à l’instigation de l’Union-TLF et du gouvernement, a appuyé le point de vue des chargeurs. Se basant sur une étude prospective de l’AFT sur les nouveaux besoins en emplois engendrés par les attentes des filières clientes et par les évolutions et innovations à venir du secteur, l’AUTF a tiré la conclusion suivante : « Pour les métiers de la conduite, ils bénéficieront d’une augmentation des effectifs salariés tant que l’automatisation ne les disruptera pas […]. Dans le prolongement de l’acte de vente, on attendra du conducteur qu’il possède davantage de compétences relationnelles et des aptitudes en termes de communication ».
L’automatisation des véhicules de transport de fret n’étant pas au programme des transporteurs et la FNTR jugeant que l’AUTF et France Logistique éludaient le problème et laissaient la contrainte à leurs prestataires, la fédération a quitté France Logistique fin juillet. Jouant à son tour la rigueur, elle a intégré le respect des lanceurs d’alerte dans le règlement intérieur des entreprises du transport. Et elle a aussi créé le premier Label Environnement, Social et Gouvernance (ESG) dédié au transport de fret et destiné à rallier toutes les entreprises de transport. Ce label porte sur trois points : protection de l’environnement, respect du droit des employés et du dialogue social et lutte contre la corruption. L’entente cordiale entre transporteurs et chargeurs semble bien suspendue.

Les formations sur la brèche

Quoi qu’il en soit, la pénurie de conducteurs demeure et atteint 50 000 postes vacants en France. Pour compenser, les organismes comme l’Aftral ou l’École de Conduite Française (ECF) multiplient les formations pour les jeunes. De son côté, l’OPCO Mobilités a lancé des actions comme le Big Tour 2022. Organisé par BPI France de mars à septembre, celui-ci a touché des jeunes et des familles de 28 villes.

Pour les entreprises de moins de cinquante salariés, l’OPCO finance des Actions « publics prioritaires ». Celles-ci se destinent aux personnes avec un bas niveau de qualification, aux femmes et aux séniors de plus de 49 ans. Pour chacun, l’OPCO prend en charge un montant de 25 euros par heure de formation. Le plafond atteint 875 euros pour les séniors et les femmes, et 1 750 euros pour les apprenants peu qualifiés. La prise en charge est limitée à une formation par an. L’OPCO propose aussi aux entreprises de bénéficier du Fonds social européen (FSE) et du Plan de soutien national pour les projets de formation des PME de 50 à 250 salariés et les opérations régionales (voir aussi l’encadré ci-dessous).

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